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Le prix de la liberté

Après l’angoisse, le soulagement... (4)

Mais il me semble reconnaître une chevelure blanche qui m’est familière. Je reste figée et je dis à ma mère : “Non ! Non ! Ne me dis pas que c’est lui ! Il n’est pas là !” Pourtant, de mes yeux, je le vois, je le reconnais, mais je n’arrive pas vraiment à y croire...


 

...Le lendemain, tout le monde essaie de me remonter le moral, mais après une nuit, ça va beaucoup mieux. Je me suis mis en tête que j’ai déjà l’avantage de savoir combien j’ai pris et que je sais ce qu’il me reste à faire. Car après tout, un mois passé à l’intérieur, je sais que je suis capable d’en faire huit. Ce n’est pas pour moi que je m’en fais, mais c’est surtout pour mes parents que j’ai mal. Et ça me fait atrocement mal.

Trois jours plus tard, je reçois une lettre de ma sœur qui m’annonce l’arrivée des parents. Appréhension !!! Car je ne sais pas qui viendra me voir samedi. Je suis condamnée, donc j’ai le parloir d’une heure. Il est sept heures du matin, j’entends mon nom au micro pour le parloir de quinze heures. Je suis heureuse, car je sais que ma mère sera là. Alors, je fais tout pour être en beauté. Je ne veux pas que ma mère croie que je souffre. Elle doit croire, elle aussi, que c’est comme à la télé. Je sais qu’il ne me reste que huit mois de détention, puisque sur un mois, tu as une semaine de grâce pour bonne conduite. Vu que j’ai pris un an, en temps normal, je devrais en faire neuf, mais comme j’en ai déjà fait presque deux... Je me dis que je la rassurerai avec ça... enfin je l’espère.

Je suis certaine que mon père ne viendra pas, car je l’ai toujours entendu dire à mes frères : ne fréquentez pas les voyous ! Ne rentrez pas plus tard que vingt-deux heures ! Il leur disait que si l’un d’eux lui ramenait le police à la maison, ce serait immédiatement la porte. Ils ont obéi à ces menaces, car aujourd’hui, ils ont tous une bonne situation et n’ont jamais été connus des services de police. Donc pour moi l’idée que mon père vienne me trouver au parloir était exclue !

Il est quatorze heures trente. Les surveillants viennent nous chercher. Les parloirs ont changé, ce ne sont plus les mêmes. A la différence de la M.A.F (maison d’arrêt pour femmes), les parloirs des petites Baumettes, puisqu’entre temps on a déménagé, sont dans une très grande salle composée de deux rangs de tables. Du côté gauche, on trouvait des tables numérotées de la première à la onzième, du côté droit, on trouvait celles correspondant à la douzième jusqu’à la vingt-deuxième. On m’appelle par mon nom de famille et on m’ordonne de m’asseoir à la table numéro six. Lorsque que toutes les détenues sont assises, deux surveillantes se positionnent à chaque extrémité de la pièce et referment le portail. Il est quatorze heures cinquante. On commence à entendre la foule derrière la grille. C’est le premier parloir que nous vivons toutes aux petites Baumettes. Nous sommes apeurées, les unes comme les autres, car rien ne se déroule comme dans les boxes.

Les portes s’ouvrent, les gens s’empressent d’entrer. Je ne vois rien, car il y a trop de monde. Je me lève pour regarder dans la foule, afin de tenter d’apercevoir quelqu’un de familier et à ce moment-là, je discerne mon frère au loin, avec son fils dans les bras. Brutalement, mes jambes se mettent à flageoler. Je vois ma mère, qui me cherchant des yeux, se met à pleurer. Je lui fais un signe de la main et j’essaie de m’avancer, pour qu’elle puisse me voir. Mais la surveillante me dit : “Retourne à ta place !” Ça y est, ma mère me voit, mais plus elle avance et plus elle pleure. Plus elle se répand en larmes, moins j’arrive à retenir les miennes. C’est trop dur ! Elle pleure ! Ma propre mère pleure à cause de moi. J’en suis consciente et ça me fait encore plus mal ! En plus, je ne l’ai pas vue depuis plus de deux mois et croyez-moi, j’aurais préféré que nos retrouvailles aient lieu en d’autres circonstances, mais bon...

Je sens ses bras m’enserrer. C’est fou le bien que cela peut me faire. Au moment où je m’apprête à embrasser mon frère et son fils, j’aperçois au loin mon second frère. Mais il me semble reconnaître une chevelure blanche qui m’est familière. Je reste figée et je dis à ma mère : “Non ! Non ! Ne me dis pas que c’est lui ? ! Il n’est pas là ? ” Pourtant, de mes yeux, je le vois, je le reconnais, mais je n’arrive pas vraiment à y croire : “Maman, c’est Papa !” Ma mère me répond : “Pourquoi ? Tu croyais qu’il te laisserait tomber ?" Il est devant moi et je me jette à son cou : “Pardon Papa... pardonne-moi !” Il me regarde, tel que je le connais, toujours avec son sang-froid, ses sages paroles et son humour. Il me dit : “Dis-moi, apparemment, tu manges bien ici ! Arrête de pleurer ma fille, ce n’est pas en pleurant que l’on fait revenir les morts. C’était avant qu’il fallait réfléchir. Maintenant, c’est fait, c’est fait, on ne peut pas retourner en arrière. Tu sais ma fille, lorsque j’ai appris la nouvelle, tu sais que je ne te cache rien, je me suis dis que je m’en lavais les mains. Mais après réflexion, je me suis dit que non, car c’est dans des moments comme ceux-ci que tu as besoin des gens qui t’aiment et que tu aimes. Alors, arrête de pleurer, s’il te plait ma chérie. Nous sommes tous là pour te soutenir”. Mais plus il me parle et plus il m’est difficile de retenir mes larmes. Ma mère me tend un kleenex et en profite pour éponger ses yeux. Je la vois séchant ses larmes, mais moi, j’ai du mal à essuyer les miennes, jusqu’au moment où je sens quelque chose qui me tire par le bas de la chemise.

Je baisse la tête et vois ma nièce qui me dit :“Tatie où es-tu ?” Je lui réponds avec un peu d’imagination : “Tu sais ma puce, ici, on est à l’hôpital”. Elle me rétorque : “Mais pourquoi y a-t-il la police dehors ? Et en plus, tu es même pas dans un lit !” Je lui réponds : “S’il y a la police dehors, c’est parce qu’un bébé a été volé à une dame. Alors maintenant, la police nous protège. Et si je ne suis pas dans une chambre, c’est pour toi, car comme il y a des microbes dans les chambres, les enfants n’ont pas le droit d’y rentrer. Tu vois, si tous ces enfants sont là, c’est parce qu’ils viennent voir leur maman, leur Tatie... eux savent que c’est pour ça qu’ils restent dans la salle, sinon tu serais restée dehors avec Tonton ; tu as compris ?” Rassurée, elle me dit :“Ah ! Alors c’est mieux qu’on reste ici Tatie.” Elle n’a que quatre ans ! Je n’en reviens pas. Mon père me dit en riant : “Tu vois, elle n’a que quatre ans et elle réfléchit. Elle cherche à comprendre au moins !” Je plaisante : “Arrête un peu Papa”. Nous rions aux éclats, lorsque la sonnette retentit pour nous signaler la fin du parloir. Je voudrais retenir le temps, mais...

Je commence par embrasser mes frères, mon neveu et ma nièce qui prennent la direction du portail, pour me laisser une minute avec mes parents. Je les sers fort dans mes bras et leur dis : “Je ne veux pas que vous vous sentiez obligés de venir tous les samedis. Un samedi de temps à autre suffira largement. J’ai du courrier tous les jours, ça va quoi !” Mais mon père ne peut s’empêcher de me rappeler que je ne me débarrasserai pas si facilement d’eux et me précise : “Que tu le veuilles ou non, nous serons là tous les samedis, tant que tu seras ici et que je serai vivant”. Sur ces mots, ils m’embrassent et je les regarde s’éloigner.

Je suis heureuse, mais en même temps, j’ai mal. C’est le parloir le plus difficile, mais en même temps, le plus joyeux de toute mon incarcération. Il est plein d’émotion, un mélange de joie et de peine. Toute la durée de mon incarcération s’est bien déroulée. Mes parents viennent me voir tous les samedis et lorsque le courrier arrive, pour nous, c’est comme si le Père Noël débarquait en personne. On attend tous avec impatience que le surveillant prononce notre nom. Moi, ça va. J’ai du courrier tous les jours. Parfois mon jeune frère m’envoie des photos pour que je puisse voir mon neveu et ma nièce grandir. J’ai mal dans ces moments-là, car je préfèrerais être à leurs côtés plutôt qu’ici. Mais bon, ça va, on s’accroche.

Le lundi, j’entends mon nom au micro. Je travaille le matin et je fais du sport l’après-midi, c’est le top ! Mais le premier jour ne se passe pas comme je l’aurais voulu. Nous sommes à l’atelier, nous fabriquons des tee-shirts pour l’armée. Deux filles que je ne connais pas, puisqu’elle ne sont pas de ma section, se dirigent vers moi, se mettent devant moi et m’ordonnent de leur descendre le lendemain, du café, du sucre et des cigarettes. Je me lève de ma chaise, l’empoigne et je ne sais comment, frappe les deux filles avec la chaise en leur disant que le jour où leur mère m’enverrait des mandats, je leur descendrais peut-être ce qu’elles me demandent. Aussitôt, le surveillant de l’atelier intervient, me tire vers la sortie, ferme la porte derrière les deux autres. Il me monte au prétoire et fait venir les filles juste après moi. Nous sommes face à deux surveillantes, le gradé en chef et le surveillant-chef de la section. Le supérieur me donne la parole en premier et je lui explique tout ce qui s’est passé. Le surveillant-chef, ainsi que la surveillante de ma section, plaident en ma faveur, affirmant que depuis le début de mon incarcération, je n’ai jamais eu de problème, ni avec mes co-cellulaires, ni avec les surveillant(es), contrairement aux deux autres filles. Résultat : un surveillant me raccompagne à l’atelier, tandis que les deux filles filent au cachot ! C’est le seul problème de ce type que j’ai eu durant tout ma détention.

Voilà ! Les jours et les semaines passent. Je vois mes parents tous les samedis, ce qui me permet de mieux tenir, car je me languis tout le temps du prochain samedi. Et occupée en semaine par mon travail, je ne vois pas le temps passer. Je rentre dans mon neuvième mois. La veille, mes parents son venus. Comme nous sommes en décembre, mois des Fêtes, nous avons droit à un colis de cinq kilos, mais uniquement composé de produits alimentaires. J’ai dis à ma mère que les spécialités orientales me manquent terriblement... J’ai envie de sentir les épices... la cuisine de maman quoi ! J’en rêve pour le samedi suivant qui tombe justement le vingt-cinq décembre.

Nous sommes le vingt-quatre décembre, il est six heures trente, la surveillante vient nous chercher pour aller travailler. Elle me fixe et cite mon nom, en me disant de préparer mon paquetage, car je suis libérable. Interloquée, je lui demande : “Quoi ? Mais quel paquetage ? Je ne prends que mon courrier et mes photos, le reste je m’en fous”. Je tremble, je ne sais même pas ce que je fais. Je suis tellement contente ! Je vais enfin retrouver ma famille, c’est merveilleux !!!

Il est huit heures trente, la surveillante vient me chercher. Ma co-cellulaire pleure et ça me fait de la peine de la laisser derrière moi. Mais : vive la Liberté ! Encore un peu de patience mais comme d’habitude, attendre... Puis vient le moment de passer au greffe, récupérer mes effets personnels et mon pécule libéral (l’argent que l’on nous met de côté pour notre sortie). Il est onze heures. Ça y est, je franchis la grande porte de sortie. Je suis libre. C’est bizarre le bruit des voitures, les gens... Je téléphone d’un bar pour appeler un taxi, enfin, j’achète des fleurs pour ma mère et direction : la maison.

La porte est ouverte, je rentre doucement... J’entre dans la cuisine et je vois ma mère qui prépare ce que je lui avais demandé le samedi précédent. Je dis doucement : “Maman”. Mais elle est perdue dans ses pensées. Je me répète, elle tourne la tête et s’exclame : “C’est pas vrai !”. Elle pousse un cri de joie et le “youyou” que l’on fait chez les Maghrébins les jours de fête. On se sert l’une contre l’autre, jusqu’au moment où je vois mon grand-frère sortir de l’une des chambres. Il est venu de Paris, il a demandé un parloir exceptionnel pour le lendemain, jour de Noël.

Mais ce soir-là, je réveillonne chez mes parents avec ma famille au grand complet ! Après une aussi longue absence, loin des miens, nos retrouvailles sont bouleversantes. Des larmes de joie que je ne suis pas prête d’oublier, car pour moi c’est mon plus beau cadeau de Noël.

Réactions à ce recit

7 Messages de forum

  • Bonjour,
    Je viens de lire votre article, et malgrés que je ne vous connaisse pas, je peux vous assurer que vous m’avez énormément émue. J’en ai les larmes aux yeux !
    Dans deux semaines, je vais avoir le droit à mon premier parloir. Mais c’est pour voir mon fiancé. Enfin au bout de plus de deux mois qu’il est incarcéré. Et je suis tout à la foi excitée et apeurée.
    Bref, tout ceci pour vous dire, que je vous souhaite du bonheur prés des votres..

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  • 4 - Après l’angoisse, le soulagement... 5 mai 2008 12:11, par laulau

    slt farida ces laurence eh benh ces vraiment touchant tout ça tu ma mis les larmes aux yeux. Mais maintenant tu est la dehors je viens de faire ta connaissance tu est une fille super je t’apprécie beaucoup. Alors je te souhaite bon courage et beaucoup de bonheur pour les jours a venir..... inchallah :)
    gros bisous laurence de belgique ;)

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    • 4 - Après l’angoisse, le soulagement... 14 octobre 2009 10:36, par Sali

      Bonjour ,

      Je viens de prendre connaissance de votre témoignage, touchant émouvant et surtout authentique.
      On sent bien que ton histoire t’as rongé les triples et ta douleur est bien touchante.
      Je serai interréssée de te rencontrer car je suis en plein « parloir » tu peux m’envoyer un mail si tu veux.

      A bientôt je l’espère.
      Sali

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      • 4 - Après l’angoisse, le soulagement... 6 août 2012 17:46, par xtYMouzlr

        Merci d’eatre passe9e ! je te re9pond un peu tard mille excuses (petit conesil ne mets pas de liens en dessous de ton texte quand tu postes un comme de part ton avatar je peux aller sur ton blog sans proble8me car si tu mets ton lien en sous il se mets en indesirable)A plus et sois la bienvenue sur mon blog !!

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  • 4 - Après l’angoisse, le soulagement... 11 mai 2008 00:00, par aggoun houria

    message de houria aggoun pour ma soeur farida.Ma soeur, j’ai lu ton témoignage tu ma fendu le coeur, j’ai pleurer comme un bébé. Je ne savais pas pour ton incarcération, je suis désolée ma chérie. En tous cas saches que je t’adore tu es une fille en or et je te souhaite tout le bonheur du monde.je t’embrasse bien fort ta soeur qui t’aime.

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  • 4 - Après l’angoisse, le soulagement... 8 octobre 2008 16:43, par maeva

    ouai beh j’ai lut ton article,moi aussi j’etait au baumette en 2006 et voila jte comprend ! jte souhaite une bonne continuation !

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  • 4 - Après l’angoisse, le soulagement... 19 mai 2009 10:46, par marie

    tu ma vraiment touché,tu ma mis les larmes au yeux. jte souhaite beaucoup de bonheur a toi et ta famille

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