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La revue du témoignage urbain

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Sur la route

C’est la France qui fait ça

Mariata, 34 ans, est partie de Mayotte à 28 ans pour chercher du travail à Marseille et être « bien en place ».


 

« Un jour je vais aller voir »
Aux Comores je faisais rien de particulier, j’étais un petit peu à l’école jusqu’en CE2, j’ai arrêté, j’ai travaillé dans les champs avec les parents, j’ai aidé un peu, mais j’avais rien de spécial. Pas de travail. On allait avec les parents aux champs, on faisait un peu de la couture avec les parents, pendant les jours de fête, mariages et tout. Y’a le maïs, y’a les bananes, y’a le manioc, y’a les ignames, y’a les tomates, y’a… chaque saisons y’a… soit ben au début on va à la cueillette, sinon on les aide à faire des… même à les vendre aussi, hein.
C’était ma cousine qui est ici ça fait longtemps qui est venue qui m’a envoyé les billets, je suis venue avec. Oui j’y pensais un petit peu et quand elle est arrivée en vacances là bas, ils m’ont parlé et j’ai dit « d’accord ». Oui y’en a qui sont là-bas qui disent on n’a pas l’idée de venir, qui veulent pas. Mais moi j’y pensais avant que ma cousine elle me propose. J’ai dit « un jour je vais aller VOIR ». Je sais pas pour m’y installer, même pour le moment je suis pas sûre de rester, peut-être un jour je vais rentrer là-bas. Comme ça marche pas, pas de travail, c’est pas la peine, peut-être, je sais pas, cette année, l’année prochaine, mais… je suis pas encore bien installée.

« C’est pas tout le temps ce que je pensais, quoi »
Je me disais qu’on trouve du travail. Que tout va bien, quoi. Changer un peu de vie. Mais je trouve que c’est plus pareil que là-bas. Moi je pensais à autre chose, hein ? Que c’était la belle vie et tout (rire). Quand on voit des gens qui arrivent d’ici, bien… bien en place, quoi, on pensait que c’est tout le temps comme ça. On pensait que tout le temps c’est comme ça, bien en place, mais… Ils font des économies pour venir là-bas. Ils économisent pendant deux-trois ans, ils arrivent là-bas, bien en place, mais en fait c’est pas tout le temps comme ça. Moi quand je l’ai vue arriver, j’ai dis « Ouh ! Elle est bien elle ». Mais comme je suis là avec elle, c’est pas tout le temps bien ! C’est pas tout le temps ce que je pensais, quoi. Déjà quand je suis arrivée, j’ai dis « Han, c’est ici que t’habites ? » (rire). Parce que moi je pensais que… que c’est bien quoi. Ben c’est comme ça.
Non moi je pensais autre chose, hein, c’est… Je sais pas exactement mais quand je suis arrivée, j’ai vu les arbres, moi je pensais ici y’a pas d’arbres, y’a pas des, des maisons… cassées et tout, je pensais c’est le luxe ici ! Dis-donc ! Je commence à voir les arbres, les maisons pas bien, ceci, cela, j’ai dit, han… C’est comme là-bas aussi, y’ a des qui sont bien et des qui sont mauvais aussi. Je dis « ah bon… et ben voilà » (rire). Après j’ai pris un peu l’habitude, hein, petit à petit, je me suis installée, tout va bien. À peu près quoi.
J’aime tout quoi… Par exemple, heu ! Oui. Je commence à être comme elle, quoi, à peu près. Ça commence à me plaire.

« Avec un euro tu peux dire bonjour »
Ma famille, mes parents ils sont là-bas, mes amis, ben… Oui mes parents ils sont là-bas, j’ai des cousines, j’ai des sœurs. Je leur parle souvent. Y’a les box, les taxiphones maintenant. Avec un euro tu peux dire bonjour. Tu as le temps de dire… de parler un petit peu quoi. Trois minutes, quatre minutes, c’est… une fois par semaine, c’est pas forcément cher. Ça dépend de ce que tu as à dire, tu passes le temps tu payes cher…

« L’indépendance, je préfère beaucoup ça »
Presque c’est presque la même chose, hein. Je travaille pas ici, là-bas je travaillais pas. Peut-être si je trouve du travail, stable, un appartement, un mari, une famille, peut-être je resterais comme ma cousine. Mais pour le moment y’a, y’a rien qui donne. Moi je pense retourner. Oui depuis quatre mois j’ai envie de rentrer. Ma cousine elle est allée une fois, en vacances, elle m’a laissé ici et après… elle est venue et elle m’a dit les choses ont commencé à changer, ca commence à être comme ici, il y a des grandes surfaces… Mayotte, oui ça va devenir « département » bientôt. [1] La sécu, le RMI, le chômage et tout. J’ai dis bon, pourquoi ne pas retourner ?
J’ai dit, ici si je trouve un travail, et bien je m’installe. Je prends un appart, je fonde une famille. Oui parce que comme je suis hébergée, je peux pas… Je suis chez ma cousine.
Je préfère d’abord moi-même. L’indépendance. Je préfère beaucoup ça. Je peux pas parce que imagine si ça marche pas, après je peux retourner chez moi. Chez ma cousine… Je veux avoir mon chez moi d’abord. Et après le reste… C’est pas compliqué à trouver ! C’est le travail qui est dur, depuis que je suis là, je trouve pas, mais le mari, ouh ! Y’en a dans le coin ! Je pense que là ça manquera pas.
Là bas c’était chez moi, chez mes parents, comme chez moi. Quand on est non marié c’est normal de rester avec papa et maman, et souvent c’est les parents qui construisent les maisons pour leurs enfants. C’est les parents qui font tout, c’est leur honneur, quoi ! Faire une belle maison pour leur fille, aller trouver un mari, faire un grand mariage. On a le droit de trouver son mari. Ça c’était ancien, ça. Ça commence à changer. Mes parents aussi ils sont pas exigeants tellement. Il faut qu’il soit un type bien. Ils sont modernes, pas trop sérieux, pas trop anciens quoi.

« On se réunit souvent, on se retrouve beaucoup »
Il y a des quartiers où il y a beaucoup de Comoriens par rapport à d’autres, par exemple au Panier… Par exemple à la Busserine, Frais Vallon… Beaucoup de Comoriens que… On vit en communauté par exemple quand je dis y’a les mariages on se retrouve tous, souvent ça se passe tous les mois, presque. A Castellane, Busserine, au Panier, on se retrouve tous. Un mariage ou une fête hein, c’est pas toujours un mariage mais une fête quelconque, qu’on se réunisse. Des fêtes religieuses, souvent. Par exemple le mois de naissance du prophète Mahomet, on se réunit. Chaque quartier ou chaque village de là-bas qui se retrouve ici se réunissent, ils font la fête. Sinon l’Aïd, le jour de l’Aïd. Sinon… Il y a beaucoup de mariage. On s’organise une fête comme ça, quoi. Souvent religieuses. À part le mariage, c’est, c’est très religieux. C’est tout ce que je suis allée d’ailleurs.
C’est une communauté, ça se cache pas ici, en plus on n’est pas tellement nombreux que, ben je sors d’ici à là et je trouve quelqu’un que… que je connaissais depuis là bas. On se dit « bonjour, c’est toi, ça va - oui ». On est nombreux, c’est pas immense ici aussi. On se voit, dans le métro, dans le bus, au marché, dans les…
Certaines personnes, celles que je connaissais pas là bas, ben, on commence par se dire bonjour. « Bonjour », simplement. La deuxième fois : « ça va ? - oui », et petit à petit on se... Y’en a qui, ben y’en a certaines qui ignorent carrément, qui font comme ça. Sinon d’autres ils se jettent carrément sur toi « bonjour ça va - oui ». Ben celles qu’on se parlait pas, ou qu’on se connaissait pas, mais c’est que c’est une Comorienne, ou peut-être que je l’ai déjà vue, on dit bonjour la première fois, la deuxième fois elle te dit « ça va - oui », et puis… et ça passe comme ça. Celle qu’on était amie, ou qu’on était du quartier ou qu’on se voyait souvent, le contact revient directement.
Beaucoup veulent pas. Je sais pas pourquoi. J’ai des voisins, des amis, qui… qui assistent pas à des trucs comme ça. Ils sont seuls chez eux. Ils font leur vie avec leur famille, c’est tout. Ils viennent pas assister… Ni aux mariages, ni religieuses, ni rien du tout. Là-bas tout le monde se retrouve dans un truc quelconque. Non là-bas tout le monde dans un endroit. Ben c’est ici que… je sais pas… C’est la France qui fait ça ! Mais là-bas non ça peut pas possible, on peut pas être comme ça.

Entretien réalisé le 27 mars 2009 par Dagmara Marciano et Emmanuel Ducassou.

Notes

[1Les habitants de l’île se sont prononcés pour la départementalisation avec 95,2 % des suffrages. Mayotte, actuellement collectivité d’outre-mer française, deviendra le 101ème département français en 2011.

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