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Inventaires

Nourritures et frontières d’altérité

Pour les uns, les « Asiatiques » mangent (et servent aux étrangers) du chien, et les « Africains » des insectes grillés. Pour les autres, les « Français » mangent des cuisses de grenouilles et du fromage malodorant voire véreux. Ainsi, la frontière alimentaire coïncide avec la porte des restaurants dits exotiques : on n’y entre pas ou avec méfiance puisque, dans le doute de ce que l’on va y manger ou si l’on va apprécier, on s’abstient...


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La chaine alimentaire - photo : swak.com
 La chaine alimentaire - photo : swak.com

Bien que manger soit un acte physiologique, spontané et sur lequel tout individu s’interroge à un moment donné de sa vie, la question de savoir « qui mange quoi et comment » ne suscite pas systématiquement d’interrogations. De même, chacun connaît et tend à valoriser sa cuisine, l’alimentation de son groupe de référence, mais nomme partiellement, amalgame, ignore ou fantasme celle des autres.

La première étape du travail de recherche et de restitution au sein de Résurgences a été de (se) poser des questions sur les habitudes alimentaires de chacun et des autres. Le débat a tourné, au-delà des pistes à fouiller, sur la diversité culturelle d’un acte naturel. En effet, à travers les diverses pratiques alimentaires sont décelables des principes d’opposition, de répulsion, d’interaction et d’emprunt et au-delà, des frontières d’identité et d’altérité.

L’opposition renvoie aux interdits alimentaires religieux, culturels ou idéologiques. Bien que la formule « chacun les siens » soit généralement admise, elle sous-entend curiosité et bizarrerie concernant les prohibitions des autres. Par ailleurs, un certain amalgame peut être fait entre interdits alimentaires strictement religieux (le porc en islam) et interdits alimentaires culturels (viande crue de cheval).

Certains aliments, consommés avec délectation dans certaines régions du monde, suscitent répulsion et dégoût ailleurs : la viande de porc pour un musulman, de bœuf pour un Hindou, de grenouille pour un Anglais, un ver de karité pour un Occidental.

Depuis l’ère coloniale jusqu’au « village planétaire », l’emprunt des aliments ou des épices et l’interaction des cuisines des uns par les autres ont mijoté. Les tomates, aujourd’hui préparées à toutes les sauces, et les pommes de terre, sont originaires d’Amérique, le cacao d’Afrique ou encore, l’huile d’olive du Maghreb et le riz d’Asie. On agrémente des spaghetti avec de la sauce « rouge » (Afrique de l’Ouest), des hamburgers au tofu, sans parler de la pizza italienne, déclinée selon les spécificités culinaires, du couscous « entré par la voie coloniale » (Hubert (1) : 116) ou de la paella qui « a traversé les Pyrénées avec les Espagnols réfugiés de la guerre civile » (Hubert op. cit. : 118). Le tout devenu familier. On relève aussi, depuis quelques années, un réel attrait pour certaines cuisines « ethniques » et récemment pour les restaurants japonais (2), un phénomène qui ne concerne que certaines groupes sociaux.

Si la cuisine ne nécessite pas d’adhérer à la culture qui l’a produite et représente l’aspect culturel le plus accessible et bien que les cuisines tendent à se mélanger, les pratiques alimentaires n’en demeurent pas moins un emblème identitaire dans l’interaction.


(1) Anne Hubert, « Destins transculturels » in Mille et une bouches, Autrement n°154, 1995

(2) Il faut savoir que les plats (sushi, sashimi, maki...) servis dans les restaurants japonais en Occident ne sont pas l’alimentation contemporaine des Japonais au Japon, qui consomment notamment des nouilles agrémentées de poisson ou de viande, le plus souvent lyophilisées : « Pour la grande majorité des Japonais, l’instant food sous toutes ses formes fait aujourd’hui partie de l’alimentation courante et quotidienne » in L’Abécédaire du Japon, Moriyama Takashi, éd. Picquier, 1999, page 38.

De même, la cuisine "asiatique" est déformée en France par le prisme des restaurants "asiatiques" occidentalisés, tandis qu’au Viêtnam comme en Chine, les habitudes alimentaires sont variables d’une région à l’autre (J.-P. Poulain, La nourriture de l’autre : entre délices et dégoûts in Cultures, nourriture, éd. Maison des cultures du monde, 1997)

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