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La revue du témoignage urbain

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Inventaires

Le marché des Capucins

Quartier Noailles à Marseille

Cet article propose d’aborder brièvement une série d’approches sur le marché des Capucins, dans le quartier de Noailles à Marseille, telles que l’histoire architecturale et l’urbanité contemporaine du lieu ou encore, la sociabilité actuelle, à travers les relations interculturelles entre les différents acteurs qui animent cet espace bouillonnant. Autrement dit, qu’est-ce qui fait la singularité humaine et marchande de ce petit quartier de l’hyper centre de Marseille, plaque tournante des flux migratoires qui façonne la ville ?


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Approche historique

C’est au chevalier De Noailles, qui occupait un superbe hôtel dont il reste aujourd’hui un balcon en fer forgé et une fontaine en forme de vasque visibles dans la cour de l’immeuble situé au n°13 du marché des Capucins, que le quartier doit son nom. L’urbanisation du quartier de Noailles commence véritablement à partir du XVIIe siècle, le long d’une voie de communication du nom de “Chemin d’Aubagne”. Toutefois, les archives municipales nous apprennent qu’en 1579, lors d’un voyage à Marseille, la reine mère Catherine de Médicis, protectrice des Capucins (des religieux réformés de l’ordre de Saint François), souhaita installer dignement ceux de Marseille en faisant édifier pour eux un couvent. A la fin du XVIIIe siècle, il abritera en plus d’une pharmacie, d’un jardin botanique et d’une collection d’histoire naturelle, une manufacture de draps qui fournissait tous les Capucins de Provence. Ce couvent fut édifié à l’emplacement de l’actuel marché des Capucins et mis en vente puis démoli peu après la révolution. Il n’en reste aujourd’hui que l’église, située derrière l’actuelle gare de l’Est, consacrée en 1694 par Mgr de Vintimille, après avoir remplacé une première église trop petite datant de 1611. La démolition du couvent fait place à un marché en plein air qui, au début du XIXe siècle, se spécialise dans la vente de volailles et de légumes, jusqu’à ce que la ville décide d’édifier une halle “à volaille” en 1835. Joseph Papère en est l’investigateur financier. Né d’un père italien pauvre, J. Papère s’établit comme commis chez un quincaillier de Noailles. Au décès de celui-ci, Papère lui succède, fait fortune et devient propriétaire de plusieurs immeubles. Le projet de la halle ne fait pas l’unanimité, d’autant que lors de la construction, à partir de 1837, la corniche de l’édifice ne tarde pas à s’écrouler. Un journal local titre “La corniche des cornichons”, un article qui s’en prend aux membres du Conseil Municipal. Toutefois la construction de la halle s’achève en 1839, devient une bourse du travail en 1887, avant d’être démolie à la fin du siècle.

Plus récemment, dans la partie haute de la place, la ville édifie fin XIXe le hall de la gare de l’Est, d’où sera creusé un tunnel long de près de 700 m., de la gare jusqu’à La plaine (place Jean Jaurès). Un train à vapeur, mis en service par la Compagnie de la gare de l’Est en 1893, fait la liaison de trois kilomètres de la nouvelle gare jusqu’à celle de la Blancarde et au cimetière St Pierre. La gare de l’Est deviendra “mixte” (métro et tramway) en 1984. La station de métro “Noailles”, implantée dans la gare de l’Est, héberge un musée (Galerie), qui retrace l’histoire des transports marseillais, depuis le premier omnibus à cheval jusqu’à l’actuel métro.

Approche urbaine

Le quartier de Noailles souffre d’une image négative auprès des habitants, des commerçants et d’une grande partie de la population marseillaise. D’une part, la saleté des rues et des places due au dépôt d’ordures qui s’y trouvent n’est pas des plus accueillantes. En effet, les déchets organiques nécessitent un traitement spécial que la municipalité ne se résout pas ou trop peu à solutionner. Malgré des containers installés entre 2000 et 2001 (en partie retirés lors de la réhabilitation), la saleté des places (en particulier place des halles Charles de la Croix) et des rues demeure. Des efforts sont néanmoins faits : les services de nettoyage passent plus régulièrement depuis quelques mois. La mauvaise gestion de la propreté est due à un service public défaillant et à un manque d’informations (sensibilisation de la population au problème) d’après le Collectif Ombre et lumière (regroupement d’habitants et de commerçants du quartier) qui ne cesse depuis plusieurs années de proposer idées et réflexions à ce sujet. L’association (www.centrevillepourtous.asso.fr) réfléchit et agit sur différentes problématiques liées au quartier : suivi des projets immobiliers, problèmes liés au logement, à la présence d’usagers de drogues ou encore à l’installation de vidéosurveillance. Malgré des atouts (centralité, commerces), le quartier de Noailles ne fait pas véritablement l’objet d’attentions publiques : implantation d’équipements, entretien des espaces publics... sont peu nombreux voire inexistants. Néanmoins, un PRI (périmètre de restauration immobilière) a été récemment établi par la ville, dans le cadre de la requalification de l’hyper centre de la ville et dans le but de transformer les conditions d’habitabilité de l’habitat dégradé. Les propriétaires doivent alors effectuer les travaux dans un délai de deux ans, sans quoi ils risquent l’expropriation. Si la perspective paraît bénéfique, les problèmes de traitement inégal du tissu urbain ou encore d’expulsion sans relogement des populations sont latents. De plus, la Mairie a eu pour projet d’ouvrir les rues Longue et Vacon à la circulation automobile. Cette annonce a semé la colère, notamment auprès des commerçants qui ont bloqué les travaux. Un compromis a été trouvé entre eux et la ville qui s’engage à laisser ces rues piétonnes pendant six mois si les premiers veillent à entretenir leur cadre de vie. Laisser circuler les voitures au détriment des piétons condamnerait l’activité commerciale et touristique du “souk” haut en couleurs de Marseille. D’autre part, les vendeurs à la sauvette et la petite délinquance (vols à l’arrachée) agissent aussi sur l’image négative du quartier. Les commerçants s’en plaignent (tandis qu’eux “payent des taxes”, les vendeurs à la sauvette “gagnent bien leur vie !”) et peu sont convaincus du système de vidéosurveillance installé “à l’essai” pour faire disparaître (déplacer ?) ces vendeurs “illégaux” ou lutter contre la petite délinquance. Néanmoins, bien qu’elle n’ait pas disparu, la présence de toxicomanes a diminué à Noailles.

Approche économique

Un quartier d’affaires devenu populaire et réduit aux commerces principalement alimentaires...

Jusque dans les années 70, les commerçants d’antan (bottiers, tripiers, liquoristes, corsetiers...) occupaient l’espace marchand du quartier. Une fois partis à la retraite, ils n’ont pas été remplacés [1] et les valeurs foncières ont chuté jusqu’à un renouveau, une dizaine d’années plus tard, lorsque des entrepreneurs nord-africains puis ouest-africains et asiatiques ont installé leurs étals de produits marchands ou importés. Dès lors, Noailles, “point phare des économies et des sociabilités” (Marie Sengel), offre des perspectives commerciales pour les entrepreneurs étrangers. La gestion d’un commerce, gage de réussite, permet autant d’échanges marchands que sociaux et au-delà, manifeste le signe d’une prospérité sociale et économique. A propos des entrepreneurs d’Afrique subsaharienne, Marie Sengel montre qu’ils acquièrent, d’une certaine manière, le statut d’aînés, c’est-à-dire qu’ils se retrouvent autant en position de médiateurs professionnels, financiers, culturels ou encore matrimoniaux, qu’ils gèrent les conflits et sont sollicités pour résoudre les problèmes. Ces commerces sont par ailleurs un lien entretenu avec sa culture d’origine, un espace de liberté dans chacune des sociétés d’origine et de migration vers une individualisation peu courante dans une représentation collective de la société.

Concernant la clientèle, le plus souvent des migrants et leurs descendants, elle trouve dans les commerces de Noailles les produits indispensables, vendus à des prix défiant toute concurrence, pour cuisiner (produits alimentaires, épices et condiments) ou se coiffer (panels de produits capillaires) et une sociabilité qui rappelle celle du pays d’origine. Des restaurants, des boutiques de tissus et d’objets artisanaux, des tailleurs (Mourides) et des coiffeurs (de plus en plus féminins) s’installent pour une clientèle d’usagers ou de curieux. Néanmoins, les commerçants et notamment les épiciers se plaignent d’une chute de leur chiffre d’affaire, qu’ils imputent à un climat délétère, à une certaine “anarchie” du quartier et à la concurrence des grandes surfaces.

A Noailles, les commerces (formels et informels) proposent une diversité singulière de marchandises et de services, des spécificités qui répondent notamment aux besoins des populations migrantes : fruits, légumes et tubercules [2], viandes et volailles (on y trouve aussi un abattoir hallal), poissons [3], épices et condiments [4], graines, pains, pizza, cosmétiques et coiffeurs, textiles et tailleurs, artisanat, bijouterie et horlogerie, parfumerie, presse et librairie spécialisée (islam), bazars, friperie et puces, cigarettes de contrebande, hammam, bars et restaurants, taxiphones, etc. Il s’agit véritablement d’un “centre commercial” où un large choix de produits importés répond aux besoins des populations migrantes. La pluralité des appartenances culturelles, qu’il s’agisse des gérants, des employés ou des clients, est à l’image de celle des produits : ils sont Marocains, Algériens, Tunisiens, Africains (Sénégalais, Ivoiriens, etc.), Européens, Antillais, Réunionnais, Malgaches, Comoriens, Turcs, Libanais, Vietnamiens, Indiens...

Approche interculturelle

L’hypothèse qui avance un découpage “ethnique” des commerçants du quartier de Noailles (les salons de cosmétiques et capillaires africaines rues Rouvière, de l’Académie et Pollak, les primeurs asiatiques place Halles de la Croix ou encore, les commerces alimentaires tenus par des Maghrébins ou des Turcs rue Longue des Capucins) appelle à être nuancée. Certains secteurs sont en effet occupés par des commerçants de même appartenance culturelle, tandis que d’autres composent entre, par exemple, Africains du Nord et de l’Ouest (rue du musée), entre Asiatiques et Afrique du Nord (rue de l’Académie). Quant à la clientèle, les appartenances culturelles s’éparpillent en fonction des marchandises, des arrivages et des prix.

Parmi d’autres associations du quartier de Noailles, comme le Collectif Ombre et Lumière (cf. supra), on trouve ETZ (Esclavage Tolérance Zéro, www.esclavage-stop.org) qui s’évertue à abolir l’esclavagisme moderne, le plus souvent féminin et domestique. Sans pouvoir accueillir matériellement les victimes sinon en les plaçant dans quelques familles d’accueil volontaires, l’association est en mesure de soigner, de conseiller juridiquement et d’accompagner socialement. L’association des Bantous (du nom d’une ethnie centrafricaine) accueille les migrants centrafricains en organisant des fêtes ou des réunions (notamment de prévention MST) et vient en aide (collectes de vêtements ou de médicaments) aux pays d’Afrique centrale. Le quartier héberge aussi l’association algérienne pour la jeunesse, ainsi qu’une église évangélique libre Hôi Thanh Tin Lành (protestants vietnamiens) et l’antenne Noailles, l’annexe du centre social Cours Julien, qui travaille avec les associations locales et le public du quartier (informations, conseils juridiques...) pour venir en aide aux habitants en difficulté ou pour proposer diverses animations.

P.-S.

Je remercie Joseph Ouazana pour ces longues heures passées à éplucher les archives municipales, Salima Tallas, Amina Hamadi et Laurent Marcellin pour avoir arpenté les rues trop chaudes du quartier de Noailles, à recueillir les précieuses informations empiriques nécessaires à l’élaboration de cet article.

Notes

[1] Hormis la “maison” d’antan et d’origine, le Jardin de Blaise, communément appelé “le père Blaise”, qui jouit depuis la rue Méolan d’une réputation internationale et qui propose depuis 1815 des produits (bruts ou transformés) issus de plantes et autres substances végétales curatives.

[2] parmi lesquels igname, manioc, gombo, tarot, patate douce, banane plantain, papaye, tamarin, etc.

[3] Mérou, capitaine, barracuda, requin, tassergal, tilopia, courbine, etc.

[4] Piments, menthe, coriandre, curcuma, colombo, gingembre, cannelle, tandoori, cardamome, etc.

Réactions à ce article

15 Messages de forum

  • Le marché des Capucins 3 septembre 2009 17:27, par pépé le moka

    ’endroit donne l’impression d’un souk tellement la densité des boutiques est importante.

    Le marché des Capucins n’est pas très grand.

    On y trouve essentiellement des fruits et des légumes, souvent pas chers, sur le centre de cette place qui penche vraiment beaucoup, je gage d’ailleurs qu’une orange qui tombe ici va se retrouver sur le vieux port via la rue des Feuillants un peu plus tard (le vieux port n’est guère distant de plus de cinq cent mètres à mon avis).

    Sur le bord du marché, du côté rue d’Aubagne, il y a beaucoup de poissonniers, et, en tant que parisien, j’envie les marseillais qui peuvent trouver ici tant de poissons si peu chers en comparaison de ce qu’on nous vend ici, dans la capitale.

    Je suis même étonné de vois les soles moins cher ici que sur le vieux port, mais il est vrai que la clientèle n’est pas la même.

    Maintenant, à savoir si c’est frais (je le pense, la mer est à côté), et surtout si c’est de la meilleure qualité, je ne peux pas vous dire, mais au vu de la population des clients, j’oserais dire que ce ne doit pas forcément être le meilleur du meilleur.

    Pas de recul dans la rue, puisque les deux mètres a tout casser ne le permettent guère. Je propose un recul devant l’écran seulement : le quartier n’est pas riche, mais, au contraire du panier et de Belzunce, à mon avis, le quartier Noailles a gardé un cachet, un attrait, j’y éprouve du plaisir à m’y promener, alors qu’en face, c’est réhabilité, sans cachet, c’est devenu simplement sale, triste et tout de même parait-il mal fréquenté.

    En revanche je note aussi l’étrange et intense contraste qui saut aux yeux lorsqu’on descend cette dernière jusqu’à la Canebière, un court trajet d’une centaine de mètres : Du quartier populaire il ne reste rien très rapidement, en moins de dix mètres, on découvre alors une canebière désormais presque rutilante, neuve, large, tramway-isée, mais aseptisée sans aucun cachet, et ou les derniers emplacements libres avant la mer sont occupés par des mac-donalds et autres restaurations rapides, des agences immobilières ou des cabinets d’assurance.

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  • Le marché des Capucins 30 octobre 2010 23:47, par bienfaiteur.marseillais

    Excellent article !
    J’habite à deux pas du marché des Capucins, et je déplore effectivement l’inaction des services de propreté ...
    Noailles est un joyau de l’hypercentre marseillais ! Il faut considérer cela comme atout d’avoir une telle diversité culturelle en plein centre ville. Le problème est que rien n’est mis en exergue dans ce quartier pittoresque. Ni les façades historiques, ni les charmantes ruelles, et ne parlons pas de la propreté ... Si vraiment les politiques qui ont en main notre ville s’engageaient avec un peu plus d’enthousiasme et de motivation, l’on pourrait avoir une ville merveilleuse...

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  • Dapoxetina 23 mars 2012 11:19, par Noel Barber

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