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Chacun son métier

Deux pieds sur terre

Celui qui soignait le corps des morts

« Je pourrais toujours avoir des regrets d’avoir choisi ce métier par rapport à ce que j’avais fait initialement, mon diplôme de muséologie. J’aurais plus été attiré par la critique d’art ou la documentation ! J’aurais dû passer le conservatoire de musée. Mais au retour de l’armée, j’étais un petit peu las de tout ça, et donc j’ai recommencé à zéro. Maintenant, je connais tellement bien le métier que je me demande si je pourrais faire autre chose… Je pense que je suis condamné à aller jusqu’au bout. » Gérard Tondu, thanatopracteur, 53 ans.


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Deux pieds sur terre
 Deux pieds sur terre

Koinai : Depuis quand la profession existe-t-elle ?
C’est une question toujours un peu délicate. Heu… il faut remonter au XIXème siècle pour voir apparaître déjà le premier traitement d’un corps d’un défunt avec une méthode qui est celle qu’on pratique encore aujourd’hui. Il y a eu des expérimentations préalables mais ce n’était que des expérimentations. Et la première méthode qui a été suivie, et qui fait référence, date à peu près des années 1840. Donc, c’est un médecin français qui l’a mise au point, et cette méthode a été appliquée par les Américains suite à la guerre de Sécession au cours des années 1860 et jusqu’en 1865 ; on rapatriait des jeunes Yankees qui décédaient sur le champs de bataille de Virginie. Et donc, comme le voyage était assez long, on a expérimenté justement cette méthode de conservation. Et les Américains l’ont développée d’une manière beaucoup plus systématique à la fin du XIXème siècle. Les premiers thanatopracteurs - qu’on appelait simplement des embaumeurs à l’époque - ont commencé à travailler en France, après la deuxième guerre mondiale, dans les années 50. Pour la plupart c’étaient des Américains appelés par des entreprises de Pompes Funèbres. Notamment la Maison Roblot dans le sud-est de la France. Ils ont formé les premiers véritables thanatopracteurs français.

K : Quel a été le déclic pour aborder cette profession ?
Ça c’est la question piège (rires). Est-ce qu’on est vraiment nécrophile ou autre ? Est-ce qu’on est né là-dedans ? Bon, moi, non. Mon père était militaire, ma mère était teinturière. J’ai suivi des études comme beaucoup de gens et puis à la fin des études, fin des années 70, je me suis retrouvé un peu à la rue. J’avais mes diplômes en poche qui servaient pas à grand chose : école d’histoire de l’art ! Un jour, je suis tombé sur une annonce dans le Figaro où on cherchait des jeunes hommes - à l’époque c’étaient des hommes, bon maintenant y’a beaucoup de femmes - pour suivre une formation pour devenir thanatopracteur ; je ne connaissais pas du tout, mais ayant fait un peu de Grec en quatrième, j’ai dit : « Tiens, »thanatos« , c’est la mort. Y’a des gens qui font peut-être de l’embaumement… » Je ne savais pas que ça existait, je suis rentré là par intérêt et curiosité. Et puis je pense qu’on attrape le virus après. C’est vrai que c’est un milieu intéressant, même s’il est un peu marginal. Et on arrive à y faire carrière.

K : Quelle formation avez-vous suivie ?
J’ai suivi ma formation très précisément le 2 juillet 1980, donc ça fait maintenant vingt-six ans. À l’époque la formation était assurée par des entreprises dans le cadre de l’Institut français de Thanatopraxie, qui était une association. Le métier n’était pas vraiment reconnu comme il l’est maintenant. Mais déjà, des structures de formation pour l’enseignement théorique étaient assurées par des médecins légistes, des médecins, par des professeurs de faculté et un enseignement pratique qui était étalé sur deux ans et au bout duquel on obtenait un diplôme interne et qui permettait d’exercer ce métier.

K : Comment votre entourage a-t-il réagi ?
Mal. Très mal, évidemment ! Un papa militaire, officier dans l’armée de l’air, une vieille culture petite bourgeoise provinciale, des gens un peu guindés… que j’aime beaucoup, c’est mes parents. Bon, la famille très très stricte. Avec moi qui étais élève brillant à l’école, qui avais plus ou moins réussi ses diplômes à la faculté. Après le service militaire, je me suis retrouvé à la rue et obligé de trouver dans des métiers un petit peu alimentaires. Brusquement, se trouver versé dans cet univers qui à l’époque était un peu tabou, qui l’est encore aujourd’hui, quoique quand on l’a intégré, on s’en rend moins compte. Avec mes parents, pendant des mois, voire des années, on a évité de parler de… des sujets qui fâchaient, voilà. Donc, c’est maintenant passé, ils savent que ça aura été ma vie professionnelle. Mon parcours professionnel est resté au sein des pompes funèbres, mais je me suis occupé aussi, par intermittence, de fabrication, distribution de produits pour les thanatopracteurs. Et puis j’ai fait aussi de la pompe funèbre en tant qu’assistant funéraire, directeur d’agence. Donc je connais un peu toutes les facettes. Mes parents ont fait la part des choses, mais il a bien fallu une bonne dizaine d’années avant qu’ils acceptent.

K : Métier féminin ou masculin ?
Mes premières années, il y avait une femme pour cinquante thanatopracteurs, donc c’était vraiment très peu. Aujourd’hui, c’est un métier qui se féminise de plus en plus, on arrive à pratiquement 50% de l’effectif féminin. Je le vois au niveau de la formation que j’assure dans certaines écoles. J’ai été surpris de constater que sur la totalité des effectifs, plus des deux tiers de femmes reprennent le métier. Dans mon entreprise, par exemple, nous sommes trois : moi, le plus âgé, je suis le responsable et le répartiteur et je suis sur le terrain. Et j’ai une jeune thanatopracticienne - terme canadien - qui a 23 ans. Elle a eu son diplôme il y a deux ans ; elle est là depuis l’année dernière. Et j’en ai une seconde qui a eu son diplôme récemment et qui travaille chez nous depuis le mois de juillet. Pendant trente ans, on a pensé que la thanatopraxie était un métier d’homme. Pourquoi ? Eh bien, la manipulation des corps faisait qu’on avait le sentiment que c’était un métier physique, et la fameuse manipulation des corps avait un effet repoussoir. Mais les infirmières, les aides-soignantes ou les gens qui travaillent dans les maisons de retraite rencontrent d’énormes problèmes de manipulation, pas forcément de corps, mais de malades et de patients, et elles s’en sortent très bien… Donc c’était un faux problème, voilà. Il y a divers moyens ergonomiques, on apprend à le faire de manière intelligente, à ne pas travailler avec ses muscles, mais avec sa tête. Les hommes allaient souvent en force et se fatiguaient beaucoup plus vite : problèmes de dos, de reins, alors que les femmes tiennent mieux dans le temps. Pourquoi ? Parce qu’elles ont appris à maîtriser les gestes, et elles le font d’une manière intelligente, sans forcer. Ce n’est pas seulement en soulevant quelqu’un à bout de bras qu’on arrive à quelque chose. Je dirais que les femmes ont appris aux hommes à mieux tenir dans ce métier.

K : Recevez-vous parfois les familles ?
Non, généralement non. On les rencontre par la force des choses, quand on va à leur domicile mais c’est pas nous qui les recevons, attention, hein ! Les familles se déplacent vers les agences, vers les bureaux des pompes funèbres, elles contractent les commandes concernant les prestations funéraires. Officiellement, nous on n’existe… On existe par le biais de l’entreprise des pompes funèbres, mais on n’existe pas. La famille, elle ne nous connaît pas. Nous sommes mandatés par les pompes funèbres qui ont déjà reçu les familles pour une autre intervention.

K : Comment les familles vous perçoivent-elles ?
Ahah !… Comme des êtres un peu étranges et parfois comme le messie. À domicile, quand une personne est décédée, les gens n’osent pas y toucher, bien souvent. Ils la laissent telle quelle. Parfois la personne est décédée dans un fauteuil, ils nous demandent de la changer d’endroit… Bon, ce n’est pas facile quand on n’a pas été averti : le corps peut changer, parfois y’a des écoulements ; y’a des choses pas très agréables. Donc il y a des gens qui sont très inquiets de notre venue ; ils nous attendent avec beaucoup d’impatience, parce que plus vite on intervient, mieux ça vaut. Parfois on ne peut pas, on a prévu d’autres opérations. Et là, ils nous rappellent : « Ils sont toujours pas là ? Qu’est-ce qui se passe ? » Après c’est : « Qu’est-ce qu’on va lui faire ? » On va s’enfermer dans la chambre avec le défunt. Bon, c’est pas à nous d’expliquer, de rentrer dans les détails, parce qu’après ça traumatise les gens qui ont tendance à fantasmer sur un imaginaire glauque. Donc, on les rassure par les mots qu’on utilise habituellement :« On va prendre toutes les précautions, on va bien le préparer et on va surtout utiliser des produits pour pouvoir le conserver dans les meilleures conditions pendant les jours qui vont précéder les obsèques. Et qu’ils ne s’inquiètent pas, on est des professionnels, on n’intervient pas comme ça, comme des charlots. » Généralement le message passe bien. Je n’ai jamais senti des gens… Vous savez, il y a des gens qui ont une curiosité malsaine, qui ont tendance à vouloir entrer intempestivement, oui, oui, en plein milieu d’une intervention. C’est très désagréable. Après y’a des gens qui viennent frapper à la porte : « Ça va ? Vous n’avez besoin de rien ? » Donc y’a des gens qui sont inquiets et curieux. C’est selon la nature de chacun, je dirais. Y’a des gens, par contre, qui nous disent : « Y’a pas de soucis, prenez tout votre temps » et qui ne nous dérangeront surtout pas. Y’a des gens qui n’osent pas aller dans la chambre, qui nous indiquent : « C’est au fond du couloir ». On a affaire à tout un panel, toute la différenciation de la race humaine.

K : La religion entre-t-elle en jeu, parfois ?
Alors ça, la religion rentre en jeu dans la pratique de base. Chez les Juifs, on ne pratique les soins de conservation que dans le cadre des transports vers Israël, parce que c’est la loi israélienne qui l’oblige. Mais sinon, d’une manière générale, on ne le fait jamais quand c’est des inhumations en France. Chez les Musulmans, alors là, ça dépend des endroits : quand ils veulent garder à la maison, maintenant ils acceptent, mais les Imams sont là pour dire que c’est pas dans le Coran. Après, chez les religieux d’obédience chrétienne et assimilés, vous avez les Catholiques et les Protestants chez qui ça ne pose aucun problème puisque ce sont des pratiques anglo-saxonnes d’origine protestantes et puis vous avez les particularismes, surtout les Témoins de Jéhovah. Là, c’est une fois sur deux : y’en a qui acceptent, d’autres qui n’acceptent pas. Je dirais, la religion en réalité ne rentre pas en ligne de compte. C’est une démarche personnelle de la part des gens. Ils veulent se réfugier derrière des soi-disant préceptes religieux pour justifier leur position, mais les religions, nous, on n’en parle pas trop. Chez les juifs, ils ne le font pas, ils disaient que finalement celui qui était embaumé, c’était Joseph, l’ami du pharaon, que lui avait été embaumé selon le rite égyptien, mais que lui le méritait parce qu’il avait atteint un degré supérieur, mais que par contre le peuple, à son niveau le plus bas, ne le mérite pas. Ce traitement, c’est par humilité qu’ils ne le font pas. En tout cas ils le font pour aller en Israël, par sécurité, parce que parfois il y a des problèmes de fête ou autre, il y a un délai relativement long entre le départ et l’inhumation. Et il ne faut pas oublier que là-bas les corps sont dépotés des cercueils, donc ils sont inhumés à même le sol, ce qui veut dire que les services religieux - ce qu’on appelle « Le Dernier Devoir »- qui s’occupent de cela, pour des raisons sanitaires et hygiéniques n’ont pas envie de manipuler des corps qui sont déjà en état de décomposition.

K : Avez-vous suivi une formation psychologique ?
Oui, dans le cadre de la formation, un psychologue intervient. On a surtout un apprentissage au niveau de la psychologie des familles en deuil : comment nous adapter, conseiller, orienter, rassurer les familles, les attitudes et tout ça, pour pouvoir les comprendre, pouvoir nous situer par rapport à elles d’une manière positive, correcte, et surtout ne jamais être en manque de réponses. Et puis, on va dire que c’est le terrain qui nous apprend. Vous savez, quand vous démarrez plein de théories, la réalité vous rattrape toujours et c’est de la réalité que vous forgez votre expérience. Au bout de tant d’années de métier, j’ai vu tellement de cas que ça sert de leçon et ça permet de répondre auprès des différentes catégories. Au démarrage, c’est toujours le flou et puis les choses prennent corps au fur et à mesure qu’on avance dans le temps. Après on apprend à être toujours un peu détaché, à rester maître de nous, à rester très distancié par rapport à notre pratique, à ne pas rentrer dans le jeu des familles en deuil, à ne pas partager le deuil. Sans bien sûr être absent de compassion, mais sans rentrer dans le jeu des familles, qu’elles n’aient besoin que pour notre partie, puisque, comme on dit, notre aventure continue en permanence, on ne peut pas s’attarder. Quand on quitte une famille c’est pour aller dans une autre famille. Si on commence à rentrer dans ce jeu, ce n’est pas très bon, ça veut dire qu’on n’est pas prêt pour assurer ce métier dans la longévité. On va dépenser, donner énormément. On va vite s’épuiser et en avoir par-dessus la tête, et on va avoir un rejet du métier. Il faut faire la part des choses ; on pénètre… on viole en quelque sorte l’intimité des gens à leur pire moment de leur existence, mais il faut que ce soit très passager, très furtif. Et nous, il ne faut pas qu’on prenne sur nous. Les familles ont besoin d’interlocuteurs. On est toujours un bon interlocuteur, parce que nous allons chez les gens, et on rentre dans un univers qui n’est pas commercial. Nous sommes là pour apporter du soulagement, pour apaiser les gens ; on va habiller les gens. Donc on rentre dans le vieux rituel, ce qui fait qu’on devient des interlocuteurs privilégiés pour les familles. Mais attention ! Ne jamais aller trop loin, ne pas dépasser la ligne rouge.

K : Vous-même avez-vous des convictions religieuses ?
Non. Je suis d’une vieille éducation protestante rigoriste. Maintenant, je dirais : à force d’étudier et de discuter religion avec les gens, je finis par me demander si l’homme n’est pas plus âgé que Dieu.

K : Dans quel esprit travaillez-vous sur les corps ?
C’est réducteur. Notre activité, c’est une aventure. À partir du moment où on va nous passer l’ordre, y’a un cheminement. Imaginez : je suis bien à la maison, j’ai fini ma journée, il est six heures du soir, et j’ai une entreprise qui va m’appeler pour aller à Toulon, à un domicile. Là, dans quel état d’esprit je suis ? L’état d’esprit d’une personne qui est fatiguée, qui a eu une dure journée de travail et qui est obligée de repartir. Eh bien, ça c’est le lot de notre dur métier. C’est un peu la loterie. Le soir, on est tranquille ou on ne l’est pas. Donc, on part dans un esprit un peu énervé. Notre entreprise fonctionne sept jours sur sept. Et le téléphone aussi. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de répondeur qui dit : « Nos bureaux sont ouverts de telle heure à telle heure. » Ça n’existe pas. Enfin on fait des relais, mais… On n’intervient pas nécessairement la nuit, parce qu’on doit faire une déclaration préalable en Mairie. Bon, ils sont fermés, donc il n’y a pas d’autorisation, mais ça n’empêche pas un coup de fil pour pouvoir intervenir le matin de bonne heure. Enfin, c’est comme ça… Alors, dans quel état d’esprit on travaille ? Le matin ça va, le soir c’est un petit peu plus dur. Après il y a la route. Bon, ça va, ça détend un petit peu, on écoute de la musique, et on se prépare à arriver dans un domicile. Alors, l’état d’esprit, pour nous, c’est toujours… La crainte c’est qu’on ne sait pas sur qui on va tomber. Comment est la famille ? C’est des gens sympathiques ou récalcitrants ? On espère toujours tomber sur le côté le plus agréable. Et puis comment est le corps ? On espère toujours qu’il n’est pas trop gros. Et puis le lit. Vous savez, parfois le lit est très bas ; travailler pendant une heure, plancher sur un défunt quand le lit est très bas, tous les thanatopracteurs angoissent là-dessus. Donc, quand on arrive et qu’on voit que c’est un lit médicalisé, de suite on va travailler dans un meilleur état d’esprit. Sinon, l’état d’esprit, après, c’est un problème technique à résoudre, on doit pratiquer une incision ou injecter un produit ou vérifier que tout se passe bien. On est dans un enchaînement de gestes jusqu’à la fin, jusqu’à l’habillage. Ensuite, un autre état d’esprit, c’est celui de la présentation à la famille. Là, ça devient… On essaye de bien finir notre travail. Le maquillage, juste ce qu’il faut, ni trop peu ni pas assez. Trop peu : il faut pas que ce soit trop blanc, trop blafard. Trop : il faut faire attention à ne pas mettre trop de couleurs parce que ça peut se voir. Donc, tout ça, la petite touche, le petit coup de peigne… Puis la présentation du lit, le moment crucial, quand la famille va voir le corps. Les gens ne savent pas comment on va le restituer. Il faut qu’il ait une belle attitude, une attitude digne, une attitude de sommeil apaisé pour que les gens soient rassurés et qu’il vivent une émotion mais dans le bon sens. Là, l’état d’esprit, c’est toujours ce petit moment d’angoisse : « Comment la famille va réagir ? »

K : Qu’est-ce qui vous fait tenir dans le métier ?
Ce qui permet de continuer ce métier, c’est l’attitude de la famille. Quand les gens nous disent : « Merci, c’est très beau ce que vous avez fait ». C’est notre satisfaction. À la limite, quand on s’en va, bien qu’il soit tard, on rentre, on est fatigué, on est content. On est parti un peu fatigué, un peu déprimé, et on ressort en se disant : « Finalement, c’est ce qui est intéressant dans ce métier. » Si tout le monde s’en foutait, à la limite peut-être la répétition des gestes sans jamais de réaction, quelle qu’elle soit, serait une lassitude totale. C’est vrai qu’on travaille toujours dans un univers un peu mortuaire, toujours des cadavres… quoique, c’est pas ce qu’on voit le plus dans la journée ; on voit plus de vivants que de cadavres… Mais la réaction des familles, quand elle est positive, ça nous donne quelque chose, ce boum au cœur qui fait que l’on se rend compte qu’on sert à quelque chose. On a des familles qui veulent nous remercier parce qu’elles ont une attention ; alors elles vont remettre l’enveloppe aux pompes funèbres avec un petit mot. Aussi, quand c’est dans des chambres funéraires, il y a toujours un livre d’or, et les gens marquent leurs impressions. Ce qui nous fait plaisir, c’est lorsque les gens écrivent : « Merci au thanatopracteur ou la personne qui a préparé le corps, il a vraiment très bien travaillé. » Il y a aussi des familles qui sont très attentives et qui tiennent absolument à nous rencontrer pour nous remercier, des gens qui laissent parfois un cadeau.

K : Le résultat de votre travail est-il sujet à critiques ?
Bien sûr. Ça, c’est très déprimant. Parfois les gens ne sont pas contents parce qu’ils ont des motifs fallacieux. On essaie tous d’avoir de très bons résultats. Maintenant on a un problème commun : la personne décédée, on ne l’a jamais connue avant, et donc quand elle a été déformée par la mort, par l’agonie, il faut interpréter, réinterpréter le visage et parfois on peut se planter, parfois on peut en faire trop, trop bien, et parfois on peut choquer. Par exemple, souvent on entend : « Surtout pas de maquillage ! » Donc les gens sont traumatisés à cette idée que le thanatopracteur est quelqu’un qui maquille à outrance. C’est faux, mais parfois c’est tentant. Plus pour nous faire plaisir qu’autre chose. Ça m’est arrivé dans un domicile - là j’avoue que j’ai été très déçu - j’étais avec une stagiaire, j’ai voulu trop bien faire. C’était une vieille dame qui était vraiment dans un piteux état - 90 ans - et il y avait une photo d’elle que j’ai reconnue à travers les années 40, noir et blanc, les Studio Harcourt, vraiment une très belle photo… une belle coupe de cheveux… à la Garbo. Et là je suis tombé dans un piège. Je me suis dit : « Je vais essayer de lui redonner l’aspect sur la photo. » Ça a été épouvantable ; la famille quand elle est rentrée dans la chambre poussait presque des cris : « Mais qu’est-ce que vous avez fait ?! C’est un scandale, ce n’est pas elle ! » Alors là, j’ai été obligé de redéfaire, de lui redonner une mauvaise position, parce qu’elle était très voûtée, moi je l’avais remise droite. Donc la famille n’était plus habituée à la voir comme ça, elle était habituée à la voir se dégrader, et donc l’image qu’elle en avait, c’était l’image d’elle malade. Et donc là, elle était trop bien, ça n’allait pas. Et donc je l’ai remise un peu en vrac, et là ça allait mieux. Mais le mal avait été fait ; j’ai été vraiment choqué. Et quand je suis sorti de leur domicile, j’ai dit à ma stagiaire : « Voilà, il faut jamais en faire trop. » Il faut surtout penser à la famille. C’est son défunt, pas le nôtre. Voilà, c’est ce genre de détails, ou alors c’est une absence de maquillage. Une fois j’avais oublié de mettre du rimmel, ça a fait un scandale. Parce que des gens très coquets ne nous ont pas bien expliqué, et nous on a fait à notre manière…

K : Quelle est votre tenue lorsque vous travaillez ?
Ça dépend. Alors y’a deux aspects : quand on débarque à un endroit, on n’a pas de tenue spécifique ; on n’est pas des représentants de commerce !… Simple, comme elle est là : chemise-pantalon. Mais, dans l’exercice de notre métier on a toujours une tenue particulière, on a toujours une blouse, on est toujours ganté, lunetté, hein, pour éviter les projections. On met de temps en temps un masque parce que parfois on travaille dans un environnement pas très agréable, mais moi je n’aime pas les masques, si je peux m’en passer… Non, non, parce qu’avoir un masque pendant une heure sur le nez… C’est très désagréable de respirer sa propre haleine, je trouve ça insupportable. Et puis on a un tablier jetable, on sait jamais…

K : Et donc la blouse, vous la jetez ensuite ?
Ah non, non. On les garde et on les nettoie. On a un jeu de blouses et on se change tous les jours. Donc la blouse fait la journée. Et on travaille avec des tabliers plastique jetables. On ne les met pas toujours en été parce que le problème, là encore, c’est très étanche. Avec la transpiration, dans les endroits qui ne sont pas climatisés, parfois, même bien souvent, c’est insupportable. Donc, on essaie d’avoir qu’une blouse, en général. Elles sont en coton, parce que c’est bien absorbant. En été notamment, c’est beaucoup plus supportable que d’autres matières synthétiques. Moi, je les achète chez des fabricants à Toulon. Donc, on les choisit, on les essaie.

K : Ce sont des blouses spécifiques à cette profession-là ?
Non, non. C’est ce qu’on appelle des blouses d’infirmiers, des blouses trois-quart, des blouses pas longues. En hiver on a les manches longues, en été on a les manches courtes. Le col montant pour les garçons et la coupe habituelle, modèle en V ou en carré pour les filles. Elles sont toujours prévues avec des poches, mais, bon, on porte des gants. Et donc on évite de toucher la blouse, parce que les gants sont parfois souillés. Donc, à la limite, elles sont vendues avec, mais ce n’est pas utile, on pourrait s’en passer.

K : Avez-vous des urgences ?
On ne travaille que dans l’urgence. C’est rare que l’on nous donne du délai. C’est un peu la difficulté de la programmation de notre activité. Parce qu’il faut que l’on intervienne dans les heures qui suivent. Alors on enchaîne le travail, et on va d’un point à l’autre. On n’a pas de poste fixe ; nous sommes des itinérants. On travaille pour des entreprises de pompes funèbres ; nous sommes donc des sous-traitants. On a une vocation très spécifique, ce qui fait qu’on est amené à faire des kilomètres, aller dans les cliniques ou dans les domiciles. Notre entreprise est sur un secteur qui va de Marseille, un petit peu au-delà, jusqu’à Carry, Martigues, de temps en temps. Et on a une clientèle régulière qui s’étend jusqu’à Saint-Tropez. Donc on fait tout le littoral. Le temps de route plus le temps de travail : on a des journées qui peuvent être très très longues, mais c’est ce qui fait la spécificité de notre profession. Y’a très peu de gens qui sont affectés en poste fixe. Seulement à la Ville de Marseille, ils ont un thanatopracteur. En fait, ils en ont deux ; ils ont un funérarium. Moi je fais à peu près 4000 kilomètres par mois.

K : Quels outils ou produits utilisez-vous ?
On a un matériel spécifique, un équipement de thanatopraxie, avec des instruments métalliques : des pinces, des ciseaux, des crochets… enfin tout un appareillage d’étude dont on a besoin pour la préparation du corps et puis on injecte des produits chimiques dans le corps, des liquides dits de conservation agréés par le Ministère de la Santé et qu’on dilue dans de l’eau ou qu’on utilise purs selon ce qu’on a à faire. Ces produits sont relativement dangereux, d’ailleurs il faut prendre quelques précautions d’utilisation. Ce qui est bon pour les morts n’est pas forcément bon pour les vivants. On a surtout des soucis avec le formaldéide. Le Ministère de la Santé a sorti une fiche technique comme quoi le produit a des effets cancérigènes et malheureusement, dans toutes les formules qu’on utilise y’a du formaldéide, et on l’utilise à forte concentration pour des raisons de conservation. On devrait peut-être travailler avec des masques spécifiques. Or, en réalité, si on travaille correctement on n’en a pas besoin. Il faut travailler dans des locaux ventilés, ça c’est des précautions que tous les thanatopracteurs connaissent, parce que le formaldéide qu’on utilise est un gaz qui s’évapore très vite mais qui n’est pas neutre, hein ! c’est pas comme l’oxyde de carbone. Ça veut dire que quand on en respire, on le sent tout de suite, ça pique les yeux. Donc évidemment on quitte la pièce. Et les effets, ça dure pas très longtemps, mais il faut faire attention quand même. Il faut savoir qu’il y a toujours un équilibre à faire. Quand on injecte un produit conservateur dans le corps, il faut expurger le corps d’autres liquides, qui sont des liquides biologiques de décomposition ; donc là on va les prélever, et là il faut les éliminer.

K : Vous arrive-t-il de cauchemarder ?
Si c’est par rapport au métier, non. Les cauchemars qu’on fait, c’est toujours par rapport à l’entreprise. Alors ça c’est sûr. Comme tout chef d’entreprise, on a toujours le souci des impayés, de la banque, du boulot, de l’activité qui reprend ou non, des périodes, des hauts et des bas. Souvent, c’est ce qui traumatise. Ce qui fait qu’on est obsédé, c’est ça. Moi, je suis obsédé au quotidien. C’est la banque, c’est les gens qui mettent quatre-vingt dix jours à vous payer. Il faut considérer que nous sommes une entreprise de main d’œuvre, ça veut dire qu’on génère peu de frais en réalité, mais on génère beaucoup de masse salariale, puisque nous c’est que de la prestation de service. Y’a des mois tranquilles et d’autres qui ne le sont pas. Pour un chef d’entreprise, l’obsession, elle est là. Nous sommes une dizaine de thanatopracteurs à Marseille, tous des petites entreprises de sous-traitance relativement fragiles. À la limite, quand on fait les soins, c’est là qu’on décompresse, parce qu’on fait son métier. Sinon, les cauchemars, ce n’est pas par rapport à l’environnement mortuaire ; on l’a bien intégré, et il ne nous fait plus rien.

Propos recueillis par Christophe Péridier le 02/08/2006 ; rédaction : Patricia Rouillard.

Réactions à ce temoignage

4 Messages de forum

  • Deux pieds sur terre 15 février 2007 18:48, par Régis N.

    Bravo pour cette interview, les mots sont justes, le thanatopracteur est empreint d’humilité, sans prétention bref impeccable ! Régis

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  • Deux pieds sur terre 28 mars 2007 11:50, par la gomole

    bonjour je désirerais avoir des informations sur le métier de thanatopracteur
    j’aimerais suivre une formation je suis réellement motivée pour se métier.
    j’ai l’habitude d’être seul et j’aime la compagnie de la mort c un peu gloque mais les morts sont tellement reposant que je peut mieux dormir quand je pense à eux
    Je vous laisse mon adresse : laureenlagomole [chez] hotmail.fr
    s’îl vous plaît donner mois toute les informations que vous pourrez.
    Merci par avance
    Salutations

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    • Deux pieds sur terre 13 janvier 2010 17:13, par Rach

      Bonjour Lecteurs, je me présente très rapidement, Rachid, 26ans,
      je travaille à Résurgences et en faisant une recherche sélective de photos déjà mise en ligne par les bons soins de l’association, je suis tombé avec un peu de curiosité sur votre témoignage, et par intérêt et volonté de l’ âme, j’ai une petite question,Mon PAPA d’accueil et Parrain est décédé en 2006, je ne l’ai appris qu’en 2007 après avoir appelé Ma mère qui ne souhaité pas que je le sache, bref elle connait ma fragilité psychique et a voulu me protégé mais quelque part sans lui en vouloir elle a fait pire que mieux puisque le deuil de Papa je ne l’ai pas encore fait, ma question est la suivante ,Comment puis-je en étant à Marseille , lui étant dans un cimetière dans le Nord d’ailleurs sans doute à Marcq en Bareul, faire le deuil de sa disparition physique car il est bien vivant dans mon cœur et mon âme,je souhaiterais lui rendre hommage au cours d’une mini célébration personnelle, vers qui je dois me tourné,une personne de l’église, vous, je ne sais comment faire mais suis déterminée à cet volonté, et je suis prêt à travailler plus pour offrir à mon Papa tout l’amour et le respect que j’ai pour l’homme que ça étais, c’est à dire un ouvrier travailleur qui n’as comme beaucoup d’autres pu profiter de la retraite car ceux comme moi qui vienne de ce milieu savent que la vie est souvent enlevé par la maladie pour ceux à qui la maladie d’aimer, d’aimer à travailler pour permettre à nos proches de grandir dans le respect et leur montrer le courage manuelle, et intellectuelle par l’école,et j’arette là car c’est un peu lourd mais déjà un petit Hommage Merci à René KLINKEMAILLIE,mon cher et courageux Papa que j’aimerais jusqu’à ce que je parte egalement et c’est pas demain la veille, bisous Papa. Merci pour ce témoignage, et respect de taille, au Métier qui serte n’est pas simple, et d’ailleurs quel métier est simple quand on aime avoir toujours les deux Manches bien relevé pour mieux travailler, à bientôt et merci encore.

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  • Deux pieds sur terre 19 octobre 2012 20:35, par rywmRgwL

    Ah de9sole9e de vous importuner avec cette qsoetiun, mais votre description de l’e9ve9nement me laisse inquie8te quand au sort de cet artisan que vous de9crivez avec tant d’e9motion. Tant de de9votion que cela donne le besoin de le connaeetre aussi et lui dire merci pour tout ce temps passe9 e0 l’art.Qu’est-il devenu ? j’espe8re que le vide ne sous-entend pas la fin de sa vie ?

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