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Témoignage urbain

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Qu'elle était verte ma colline

Un proviseur aux avant-postes

Entretien au Lycée Saint-Exupéry avec Olivier Briard

Maintenir un enseignement secondaire de qualité en zone sensible dans de bonnes conditions pourrait ressembler pour certains à une gageure, mais il est des hommes dont la trempe est telle qu’ils ne peuvent jamais se résigner à la voie du renoncement. Olivier Briard, proviseur du lycée Saint-Exupéry en fait partie et ce ne sont pas les difficultés du moment, qu’elles soient urbaines ou sociales, ni même les départs de feux saisonniers aux portes de son établissement et autres menus tracas qui réduiront sa volonté de faire de « Saint-Ex » un lieu « d’Exigence, d’Expérience dans un cadre Exceptionnel » ainsi présenté en toutes lettres sur le site web de l’établissement ! Visite guidée en exclusivité par un homme de terrain...


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Koinai. - Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre mission ?

Olivier Briard - Olivier Briard, proviseur du lycée Saint-Exupéry depuis peu, et également président du GRETA, de la formation continue du GRETA Marseille Littoral. Donc mes missions sont celles qui incombent au personnel de direction de manière traditionnelle, c’est à dire piloter un établissement d’enseignement secondaire. Mettre en musique, je dirais, arriver à harmoniser toutes les partitions qui sont pratiquées au sein de l’éducation, avec un niveau de responsabilité, sur la pédagogie, au niveau systémique bien évidemment, pas la didactique, mais au niveau du système de l’organisation pédagogique, les choix stratégiques, l’amélioration des résultats du lycée. Et puis après les responsabilités liées à la sécurité des biens et des personnes.

K. - Quand on vous parle du quartier Consolat-Mirabeau, qu’est-ce que ça désigne, pour vous ?

OB. - Ca désigne une petite partie de secteur du recrutement du lycée. Le quartier, je le vois de mon appartement, donc c’est mon voisin. Moi, je n’ai pas d’a priori sur un quartier, quel qu’il soit. Je sais que ce quartier rencontre des difficultés inhérentes à ceux qu’on rencontre dans les quartiers populaires, une paupérisation importante qui est une réalité, on le voit au niveau des demandes de fonds sociaux qui sont plus importantes. La situation de famille est de plus en plus tendue. Bien évidemment, avec ce développement de la paupérisation, eh bien son corollaire, souvent c’est de l’agitation voire quelquefois de la délinquance puisque on a des soucis d’intrusions, on a des soucis liés aux voitures qui sont cassées. Et c’est vrai que la montée par le parc et la Colline est un souci pour moi, puisque on a beaucoup de gens qui passent par là et qui pénètrent dans l’établissement, pas forcément à des fins avouables. On a les montées de Consolat et puis la descente de Campagne-l’Evêque, avec des zones qui sont très poreuses en fait et qui permettent à certains individus de pénétrer plutôt facilement, puisque l’établissement fait onze hectares, donc évidemment, surveiller c’est pas une mince affaire, certains individus vont rentrer pour faire leur marché. Donc on essaye de trouver des solutions avec la Région, pour améliorer les choses.

K. - Est-ce que par rapport à d’autres quartiers, à d’autres établissements, les problèmes sont plus aigus ?

OB. - Non. Vous savez, j’ai été principal du Collège du Clos jusqu’en 2007, après j’étais à Nîmes, dans un établissement qui avait aussi une population très en difficulté, mais qui était plus vers le centre-ville ; et la pression et les ennuis à l’intérieur des quartiers n’avaient pas d’incidence directe à l’intérieur de l’établissement. Non, moi je ne vois pas de gros changements par rapport aux autres établissements. On est dans une zone où les difficultés sont telles qu’on a des actes de délinquance, d’incivilité qui sont nombreux. Je vous dis, là où il est situé... onze hectares, c’est un établissement qui est complexe.

K. - Dans le cadre de vos missions, avez-vous eu des échos de l’évolution de votre quartier ces dernières années ?

OB. - Oui, là on va essayer de mener un travail justement en lien... parce qu’on est coupé du quartier, alors les choix qui avaient été faits jusqu’à présent étaient de sanctuariser un peu l’établissement. Je ne partage pas cette philosophie, d’ailleurs les résultats montrent que c’est pas forcément la bonne solution, même si ça doit rester un lieu privilégié d’études. Donc l’idée, c’est de travailler sur l’évolution du quartier, les enseignants qui développent des projets pour lier l’histoire du lycée actuelle à l’histoire des quartiers. C’est à dire, l’élève quand il vient, intègre dans son cheminement intellectuel tous les lieux, y compris le lycée. Donc on va faire un travail notamment aux Archives Départementales, sur les différences entre avant et après, il y a des photos qui vont être affichées... On travaille avec les gamins, là dessus, avec un enseignant d’histoire-géo, et puis on essaye vraiment de mettre le lycée en phase avec la réalité du quartier. Le lycée a eu pendant longtemps une bonne réputation et puis il y a quand même des personnalités qui sont sorties d’ici, je prends comme exemple Monsieur Massiglia-Nesta, qui est président du comité national olympique, Monsieur Menucci, qui est homme politique, Monsieur Caubère, comédien. On a eu des grands anciens, et c’est vrai que depuis une quinzaine d’années la réputation de l’établissement s’est un petit peu modifiée, alors qu’on a des gens avec le même potentiel aujourd’hui. Le problème vient surtout d’une incompréhension je crois, entre le fonctionnement du lycée et la réalité de la vie de nos élèves.

K. - Les élèves de votre lycée ne viennent pas seulement de ce quartier ?

OB. - Nous, on a un secteur de recrutement sur les XVe et XVIe en gros, donc notre secteur c’est de Oddo, jusqu’à l’Estaque et Septèmes. Kallisté, Solidarité, Borély, la Castellane, Consolat, Campagne l’Evêque et même une partie à la limite du XIVe, c’est un secteur de recrutement assez important.

K. - Bien que votre expérience soit ici toute récente, quelles caractéristiques avez-vous perçues spontanément du quartier ?

OB. - Le lycée est vraiment situé entre la Calade et Saint-Louis donc c’est un promontoire, d’ailleurs au niveau de la topographie c’est une réalité, on avance sur la mer, à côté il y a un parc, il n’y a pas de commerces autour, si ce n’est les trois sandwicheries là, qui sont toutes proches, après il faut aller jusqu’à Saint-Louis. Le quartier de Saint-Louis, c’est un quartier qui est marseillais. Moi, je ne vois pas de caractéristiques différentes d’autres quartiers de Marseille

K. - Le manque de commerces est un élément qui est souvent mis en avant, il semble qu’il y en avait beaucoup plus avant...

OB. - Voilà, il y a un lycée et en face trois sandwicheries, c’est tout. Donc effectivement, le fait d’avoir une absence de vie autour favorise des comportements qui dévient... Quand on n’est pas vu, quand on est isolé, c’est plus facile d’avoir des énervés qui agissent !

K. - En ce qui concerne les transports publics, avez-vous l’impression que c’est un quartier isolé, enclavé ?

OB. - Alors non, il y a les terminus de pratiquement tous les bus à côté. Donc la difficulté est liée à l’incivilité sur la route, les bus arrivent en retard parce qu’il y a double ou triple file et quand on remonte d’Oddo jusqu’à Septèmes, il faut s’armer de patience en bus, parce que c’est un peu difficile. J’espère que la mise en place du transport en commun en site propre, prévue pour Marseille 2013 va faciliter, fluidifier tout ça. Après non, on n’est pas enclavé au niveau des transports en commun, c’est pas le terme que j’utiliserai, mais perturbé parce qu’ils n’arrivent jamais à l’heure, ça c’est sûr. Et puis il y a trop d’arrêts de bus à Marseille, ça je l’ai toujours dit. Ici, les bus s’arrêtent tous les deux cents mètres. Ils n’arrêtent pas de s’arrêter, c’est assez compliqué.

K. - En ce qui concerne le lien social sur le quartier, la vie culturelle, associative, que pourriez-vous en dire ?

OB. - Il y a une grosse vie associative, il faut voir le nombre de centres sociaux agrées par la CAF qui sont quand même relativement nombreux sur le quinze-seize. Il y a quand même une présence municipale importante, il y a une volonté de la municipalité de refaire vivre les structures de loisirs. Après, je ne connais pas encore exactement le maillage et l’efficacité, mais tous les gens que je rencontre depuis mon arrivée, montrent bien qu’il y a une forte présence associative dans la quartier, c’est historique d’ailleurs, les quartiers Nord ont toujours été un lieu de forte implication associative. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de choses qui se font. Après je vous dis, sur le maillage, l’efficacité, comme on est en train de mettre en place les partenariats, il va falloir connaître un peu plus après les modes de fonctionnement, le nombre de centres sociaux, c’est quand même un indicateur qui marche.

K. - Y a-t-il des projets de partenariat avec l’établissement ?

OB. - Oui, l’idée c’est d’arriver à ce que l’élève soit pris aussi comme individu dans ces progrès, et pour l’instant ils « saucissonnent », le lycée est dehors. Et quand on se connaît pas... c’est à dire que l’autre jour je suis allé à la Solidarité et quand certains élèves m’ont vu, ils ont failli s’évanouir : « Qu’est-ce qu’il fait là ? » Et quand on les voit après, qu’ils nous ont vu dans leur quartier, quand on a rencontré les gens sur place, les parents d’élèves qui viennent pas forcément, qu’on est chez eux et qu’on vient discuter chez eux, après c’est beaucoup plus facile. C’est à dire que les tensions qui peuvent apparaître avec des représentations quelquefois très surprenantes des fonctions de chacun, ça s’atténue. Quand on se connaît, ça va mieux. Et là, c’est vraiment tisser un lien et utiliser les structures pour mettre en place des accompagnements sur place et vraiment aider nos élèves au plus près de ce qu’ils sont, mettre en place des structures en interne plus adaptées, mais qu’il y ait aussi un accompagnement à l’extérieur. On diminue une bonne moitié des tensions quand on sait qu’un groupe d’élèves est agité, et qu’on leur dit au centre social : « Pourquoi tu t’es comporté comme ça ? Pourquoi au lycée tu as une telle attitude, alors qu’ici tu es différent ? », cinquante pour cent des tensions disparaissent naturellement, parce qu’on se connaît, tout simplement. Donc l’idée, c’est vraiment de travailler dans cette optique-là. Ca résoudra pas tout, parce qu’il y a des leviers sur lesquels on ne peut pas agir ! Mais le fait de se connaître, ça apaise.

K. - Que pourriez-vous dire à propos de la Colline ?

OB. - Si vous voulez, pour nous, c’est un lieu de fixation d’attention important, puisque on a quand même des gens qui stagnent là, et qui ne sont pas forcément des élèves. Trafics en tous genres, c’est plutôt pas mal sur l’escalier, il y a l’arrêt de bus, c’est là qu’on voit que le désenclavement ça a des avantages, mais ça a aussi son inconvénient. On se déplace facilement, ça fait venir des clients, c’est une réalité.

K. - C’est-à-dire que lors de votre prise de fonction, on vous avait signalé la Colline comme une zone à risque ?

OB. - Vous savez quand on observe... moi, c’est mon quartier, j’habite là, je vais chercher mon pain là, je sors, je regarde, donc ça se voit vite. Il y avait un petit souci en face avec le squat, il a été muré. Il y a un diagnostic situationnel qui a été fait par l’état-major de la police, qui devrait nous être livré dans les jours qui viennent, et qui met en évidence les difficultés liées aux escaliers qui descendent à Consolat, qui attaquent justement toute cette colline. Pour finir, il y a une concentration là, parce que c’est plutôt pas mal, c’est à côté des bus, en plus l’escalier fait un recoin. Enfin, c’est bien quoi !

K. - Ce sont des éléments extérieurs au lycée ?

OB. - Essentiellement. En interne, on est plutôt tranquilles. Alors je vous dis pas qu’il n’existe pas du trafic en interne, ce serait présomptueux de ma part, on n’a pas les moyens tout simplement humains, de regarder tout ce qui se passe. Après, on sent les choses. Mais l’essentiel ce sont des gens pour qui c’est le métier, je pense.

K. - Donc c’est un point de surveillance particulier ?

OB. - Absolument, c’est une demande très particulière qui est faite et qui je pense, sera reprise par la police, oui.

K. - Est-ce que vous-même vous y êtes allé ? Y allez-vous de temps en temps, pour vous promener ?

OB. - Oui, et pour montrer qu’on est là. Il faut occuper le terrain, il y a pas de secret. On y est tout le temps, moi j’y suis tous les matins, un de mes deux adjoints y va l’après-midi. Faut qu’il y ait des adultes. On est arrivé par notre présence, à repousser un peu, mais là on s’éloigne, c’est à dire que notre autorité naturelle, entre guillemets, qui s’exprime de manière qui est rarement contestée sur le parvis, est beaucoup plus contestée du côté de l’escalier. Donc on travaille, on s’investit, on se bouge, mais on va pas risquer non plus, notre peau. En début d’année, on a eu un moment où il y avait des bagarres, il y avait des bandes qui se retrouvaient, des agressions. Là, ça s’est tassé, on a travaillé sur ce problème-là, et puis on est présent, ils ont bien vu que les adultes, les plus vieux étaient là. Mais bon, si je vois qu’il y a un souci, je fais comme tout le monde, j’appelle la police. Chacun son boulot. On outrepasse souvent notre mission en faisant un peu de pacification autour, mais pas à cinq cents mètres !

K. - Avez-vous des idées, et les proposez-vous aux institutions concernées ?

OB. - Premièrement, il faudrait rendre l’établissement moins facile d’accès. Le bâtiment a cinquante ans, les clôtures sont bien fatiguées aussi, il y a des trous partout, donc il y a peut-être une reprise à ce niveau-là pour l’éviter. Non pas en faire un camp retranché, mais au moins que ce soit pas naturel de passer d’un côté à l’autre. Moi, je mettrais autour de l’établissement une végétation qui rende difficile la progression, quand on veut passer pour monter, escalader, rentrer dans le lycée le week-end, par exemple, pour tenter de passer par les fenêtres. Moi, je suis tout au bout du bâtiment, donc je vois les gens arriver. Il faudrait mettre en place des choses qui ne soient pas de la sur-protection, mais qui par l’aménagement rendraient plus difficile les accès, que ce soit une démarche et pas une opportunité... Franchir la végétation, une clôture, c’est une démarche. La délinquance, elle peut être aussi d’opportunité : « C’est bien, avec mon pote je viens, il y a rien qui m’arrête, je rentre, je vais sur le parking, je casse une vitre, je pique ce qu’il y a dedans, je repars ». Alors que si jamais il y a une barrière et de la végétation, c’est pas pareil. La démarche intellectuelle n’est pas exactement la même. Là, vous pouvez mettre ce que vous voulez, de toute façon, ceux qui ont décidé de venir vous casser, même s’il y a une barrière, ils vont passer. Mais l’essentiel c’est pas ça, l’essentiel c’est que c’est l’opportunité qui fait le larron... Donc l’aménagement, me semble essentiel avec la végétation méditerranéenne, le truc sympa qui pique un peu, pas beaucoup d’entretien, je pense que ça calmerait les ardeurs de certains. Et ce serait beau, en plus !

K. - Certaines personnes évoquaient le fait de s’occuper de la Colline, de clôturer, de gardiennage... Pensez-vous que ce serait une bonne chose ?

OB. - Bien sûr, à partir du moment où ça devient une zone entretenue par l’homme, où les habitants sont mêlés à cet entretien... parce que si c’est pour la fermer et mettre un type tout seul ça ne sert à rien. Il faut s’emparer du lieu. Ce serait une bonne idée, si on arrive à en faire quelque chose d’agréable, de préservé. Mais je vous dis, ce qui m’ennuie, c’est surtout cette végétation, c’est pelé, et cette descente, autant en haut c’est magnifique, autant en bas, c’est pas terrible ! Et ça brûle régulièrement. Mais ça brûle plus de l’autre côté, la partie du bout et qui descend sur Rimbaud. Là, il y a une zone qui brûle régulièrement les étés. Mais avec une végétation un peu plus adaptée, qui ne prend pas feu, ce serait pas mal, parce que là, c’est que des herbes. D’année en année, ça s’entasse, ça brûle, ça permet à des herbes de repousser, ça sèche, au printemps on y remet le feu... Il y a une réflexion à avoir, c’est sûr, sur les essences.

K. - Pour conclure à propos du quartier, de façon plus générale, comment le voyez-vous demain, qu’est-ce qui va changer d’après vous, qu’est-ce qui devrait changer ?

OB. - Moi, ce que je souhaite, c’est qu’effectivement, il y ait une amélioration dans les communications, les transports en commun, qu’on trouve une fluidité, un fonctionnement qui corresponde mieux à la réalité des masses, des flux et qui permettent aux bus de circuler normalement. Et puis je souhaiterais qu’on ait une amélioration des conditions de vie des habitants, mais ça dépasse et vous et moi. Malheureusement c’est que, là, il y a des enjeux qui sont au-delà de ce qu’on peut réfléchir en termes d’aménagements.

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