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Qu'elle était verte ma colline

Deux Monique pour un même combat

Deux Monique, Khezziri & Napierkowski sont au coude à coude pour la défense des locataires de cités sur les quinzièmes et seizièmes où elles ont fort à faire. L’amélioration du cadre de vie et de l’environnement s’avère être une rude tâche en pareil milieu. Elles ne s’en laissent pas pour autant conter et ne lâchent rien...


 

Koinai - Pouvez-vous vous présenter ?

Monique Khezziri - Moi, c’est Madame Monique Khezziri, présidente de l’amicale des locataires de la cité Consolat depuis 1994. Notre activité, c’est l’amélioration du cadre de vie, de la cité en priorité, de l’environnement, et la défense des droits des locataires.

Monique Napierkowski - Moi, je suis Madame Monique Napierkowski , je suis présidente d’une association de défense de locataires qui s’appelle Mourrepiane 1. Je fais aussi un petit peu du social, on fait exactement le même travail toutes les deux. On travaille seules avec nos problèmes, mais dès qu’il y a quelque chose de local sur le quartier, dès qu’il y a un problème, les différentes associations du secteur se regroupent. Que ce soit d’un côté, que ce soit de l’autre, ça concerne tout le monde. C’est comme un village.

K. - D’après vous, quelles sont les grandes caractéristiques du quartier, quelles sont les populations ?

Monique Khezziri - Diverses populations, diverses communautés, nous avons des Maghrébins, des Comoriens, des Tsiganes.

K. - Est-ce que ce sont plutôt des actifs ou des chômeurs, des jeunes ou des vieux ?

Monique Napierkowski - Par le passé, tout le monde travaillait, mais là depuis dix ou quinze ans, c’est une volonté de la Ville de mettre, sur le secteur Nord, toutes les familles qu’ils appellent « familles lourdes », c’est à dire des gens qui vivent du RSA, enfin ceux qui arrivent à l’avoir, c’est très difficile...

Monique Khezziri - Beaucoup de chômeurs, beaucoup de jeunes qui ne travaillent pas, qui ne trouvent pas de travail, malheureusement. Ça s’appauvrit de plus en plus. Puis les gens s’intéressent de moins en moins à la vie du quartier.

Monique Napierkowski - Ils regardent arriver la fin du mois...

Monique Khezziri - C’est ça leur principale préoccupation, c’est de pouvoir joindre les deux bouts. Donc l’environnement, ça ne les intéresse pas beaucoup. Ce n’est plus la Colline qu’on avait au début.

K. - Pensez-vous qu’il y avait une identité forte ?

Monique Khezziri - Oui. Les locataires étaient beaucoup attachés au quartier. Moi, il y a cinquante ans que je suis sur la cité, c’était pas du tout le même genre de vie que maintenant. Maintenant, dans nos grandes cités, c’est du va-et-vient continuel, il y a beaucoup de passage.

K. - La plupart des habitants sont-ils fiers d’habiter le quartier ?

Monique Khezziri - Les anciens.

Monique Napierkowski - Nous, on y tient, moi ça fait quarante ans que j’habite là aussi. On essaie de maintenir un certain lien social, d’avoir de très bons rapports avec notre bailleur pour que, ensemble, on maintienne ce lien. Parce qu’il y a beaucoup de jeunesse, ils ne pensent qu’à casser, à détruire, à mettre le feu, de plus en plus. Souvent, les enfants de ces familles-là sont quasi livrés à eux-mêmes, ils sont dehors. L’été c’est infernal.

K. - Les parents ne s’en occupent-ils pas ?

Monique Napierkowski - Quand vous voyez des gamins de trois ans qui sont dans la rue du matin jusqu’au soir, avec un morceau de pain. Y a beaucoup d’incivisme, maintenant. C’est pour ça que la Colline justement... auparavant quand c’était à l’état naturel, pour nous, c’était comme une petite forêt, un jardin, on pouvait y aller, il y avait la sécurité et tout. D’ailleurs les familles y allaient avec leurs enfants. Depuis quelques années, surtout depuis qu’ils ont commencé à faire les travaux, de changer, de moderniser, ils ont coupé les arbres qui y étaient, ils ont mis des bancs et tout...

Monique Khezziri - Mais les travaux n’ont pas tenu, il y a pas eu d’entretien, il a pas eu de gardiennage, ça a été à l’abandon complètement et maintenant il y a même des agressions.

Monique Napierkowski - Chaque année, il y a trois ou quatre feux. Tous les étés, ils mettent le feu.

K. - Ce n’est pas accidentel ?

Monique Khezziri - Ah ben non ! Avant, quand c’était à l’état naturel, c’était bien arboré, c’était mignon, il y avait de très jolis arbres, on apportait des couvertures, on s’asseyait par terre, on restait des après-midi avec les enfants. Là, ce n’est plus fréquenté, il y a plus personne.

Monique Napierkowski - Tout le monde a peur, il y a un manque de sécurité. Il y a pas de sécurité du tout. Quand mes petits-enfants allaient au lycée Nord, je leur avais interdit de passer par là.

K. - La vie culturelle et associative est-elle vivante ?

Monique Khezziri - Oui, oui, un club de personnes âgées dans la petite cité à côté... On s’occupe des jeunes, on s’occupe des personnes âgées, il y a le centre social. Mais maintenant, c’est dur de créer le lien avec les nouveaux arrivants, parce qu’ils ne restent pas trop longtemps et ils ont leurs problèmes.

K. - Et en ce qui concerne les commerces... ?

Monique Khezziri - Alors, nous n’avons pratiquement plus aucun commerce aux alentours et nous avons réussi à garder trois ou quatre commerces, avec notre député qui nous a aidé pour refaire un dossier, justement pour réhabiliter un peu ce centre commercial, parce qu’il était déjà dans un état lamentable. On a réussi à conserver ce petit centre commercial qui est la vie de tout l’environnement, de toutes les cités, il y a plus rien ailleurs.

K. - Cela a-t-il été difficile ?

Monique Napierkowski - Pendant combien d’années on est restés, même sans boulangerie ? Avant on avait le boucher, on avait tout !

Monique Khezziri - Oui, avant, on avait un grand centre commercial, tous ces locaux, c’était des commerces... Oui, il y a eu pas mal de problèmes avec le marchand de presse là, il y a eu des agressions, il y a eu des attaques à main armée. Ça a été vraiment chaud pendant quelques temps. Et c’est là que nous nous sommes tous regroupés en collectif d’associations, nous avons fait un travail épouvantable, avec la police et tout ça, pour faire revenir un peu le calme. Mais disons qu’avec toutes ces familles, il y a un très gros travail, c’est énorme, c’est sans arrêt. Moi je suis tout le temps sur le qui-vive, je suis sur place, je m’intéresse beaucoup quand ils ont des problèmes, pour essayer de les aider, je vais faire un petit peu d’assistance sociale si on veut.

K. - Est-ce que c’est vous qui faites le lien ?

Monique Napierkowski - Ah oui. J’ai des permanences, mais je fais beaucoup de porte-à-porte quand les gens ont des problèmes. Avec Monique et les bailleurs, on veille à ce que ça reste sécurisé, propre, pour le bien-être de tout le monde. C’est plus agréable d’arriver et de voir une cité propre et bien ordonnée.

K. - Je voudrais revenir aux espaces publics, en plus du centre commercial, voyez-vous d’autres endroits ou lieux importants de rencontres ?

Monique Napierkowski - Il y en a pas.

Monique Khezziri - Le centre social, c’est tout.

K. - À propos de la Colline, en quelques mots que pourriez-vous en dire ?

Monique Khezziri - On en parlait tout à l’heure, avant on sortait, on passait des après-midi en famille, maintenant il y a personne sur la Colline. La première des choses, c’est la sécurité. Ce serait bien si on en faisait une colline avec des bancs, avec un gardien. Comme un jardin public. Ils avaient mis des toboggans et tout... Là je crois, ça a tout été cassé et tout a brulé. Mais il y a un paysage magnifique ! C’est dommage de le laisser à l’abandon ! Mais sans l’entretien et sans la sécurité, il y a rien.

K. - Cela s’est-il dégradé progressivement ?

Monique Napierkowski - C’est dès qu’ils ont fait leurs travaux. En un an de temps, ça y est. Tant que ça été naturel, les gens n’y touchaient pas ! Et puis depuis quelques années, comme je vous disais, ça s’est appauvri, avec toutes ces familles qu’on nous a envoyées. Surtout depuis cinq ans. Les personnes âgées ou elles partent dans leurs familles avec leurs enfants, ou elles vont dans les maisons de retraite. Et dès qu’un appartement se vide, il est pris. C’est la préfecture et la Ville qui font ça. Tous les appartements sont pris par ces familles, avec des tas d’enfants qui sont dehors.

Monique Khezziri - C’est des logements sociaux, c’est des petits loyers, et donc nous avons des familles de plus en plus pauvres. Où on les met ? On peut pas les mettre dans des nouvelles constructions où c’est des loyers à sept cent, huit cent ou neuf cent euros, voilà.

K. - Pour conclure, comment voyez-vous le quartier demain, qu’est-ce qui d’après vous va changer, qu’est-ce qui devrait changer ?

Monique Napierkowski - Ça va se paupériser de plus en plus ! Je crois que c’est un petit peu voulu, puisqu’ils ont choisi de nous mettre toutes les familles lourdes, toutes les familles pauvres... D’un côté, on vous dit : « oui, Marseille, capitale de la Méditerranée », et les quatre arrondissements du XIIIe, XIVe, XVe et XVIe sont voués à... alors, ils débarrassent de partout pour les mettre chez nous...

Monique Khezziri - D’ailleurs, c’est prévu. Moi, je l’ai vu dans les réunions avec mon bailleur et dans la nouvelle loi où il est prévu de mettre tous les cas prioritaires, toutes les personnes qui ne peuvent pas se loger, dans ces quartiers. C’est pour ça que ça va devenir de plus en plus pauvre. On met les pauvres avec les pauvres. On fait des ghettos.

Monique Napierkowski - Nous on le sent vraiment venir.

Monique Khezziri - Moi, je suis à la commission d’attribution des logements de mon bailleur, de la « Phocéenne d’habitation », je vois les dossiers, il y a des familles bien, des ouvriers, des gens qui ont travaillé qui se retrouvent près de la retraite, qui voudraient venir habiter ici. Et non, on prend le dessous. Tous les dossiers de la préfecture, « DALO » c’est à dire le « Droit Au Logement Opposable », sont mis dans ces quartiers. Sur chaque logement, quand c’est des logements... parce que nous avons des logements où il y a « contingent préfecture », 1 % patronal, et après il reste les logements sociaux, les HLM.

Monique Napierkowski - Ils veulent enlever le 1 %, c’est prévu d’enlever le 1 %. Donc tout ça c’est prévu, on va appauvrir toutes ces cités, c’est certain.

K. - Pensez-vous que ça va aller en s’aggravant ?

Monique Khezziri - Ah, oui ! Mais on construit à des prix où on peut pas accéder, c’est ça le problème !

K. - La conclusion n’est pas très optimiste !

Monique Khezziri - C’est une cité où je vous dis, avec toutes ces associations, on arrive à maintenir une vie convenable, assez tranquille quand même. On a des cités qui sont vraiment pire.

Monique Napierkowski - Vous allez en face, vous allez voir. Mais malgré tout on a une crainte, alors c’est pour ça la Colline... nous on voudrait bien, parce que c’est un plus pour le quartier. Ce serait tellement magnifique d’avoir un beau jardin.

Monique Khezziri - C’est dans les tours ça, mais chez nous, dans les petits bâtiments, on peut pas dire qu’il y a beaucoup de vandalisme, c’est dans les tours que c’est dur. D’ailleurs, c’est reconnu au niveau national ça, toutes ces tours, ça devrait pas exister ! Moi le petit bâtiment, ça peut aller. C’est les tours qui nous posent problème. Il y a toujours ces jeunes qui vont dans les couloirs et dans les entrées. Les tours c’est infernal ! Mais c’est vrai que les gens ils sont bien, c’est dommage parce qu’ils ont de beaux appartements, mais les tours c’est un peu plus dur, c’est trop concentré, il y a trop d’habitants, cinquante-six logements dans une tour... Moi quand je suis arrivée ici en 61, c’était la campagne encore, j’ai vu tout construire autour de moi. Il y avait la cité Consolat, il y avait la petite cité ancienne de Saint-Louis et il y avait les maisons en pierres. C’est tout, tout le reste, c’était l’espace vert, c’était la campagne, voyez si j’ai vu un peu évoluer le quartier. Nous, c’était la campagne, alors sûrement qu’on voit du changement !

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