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La revue du témoignage urbain

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Le prix de la liberté

Angoisse, patience... (2)

Combien d’heures vais-je devoir vivre là-dedans, avant de passer en jugement ? Ces questions tournent dans ma tête encore et encore...


 

A la fin du parloir avec mes deux frères, nous remontons à la fouille. Ensuite, on nous propose de remonter en cellule ou de retourner en promenade. Ceux qui rentrent doivent se mettre du côté gauche, et ceux qui restent, à droite et en file indienne. Moi, je suis tellement émue et je me sens tellement mal après ce parloir, que je préfère rentrer directement en cellule. Je ressens tout à coup le besoin de me retrouver seule. J’éprouve comme un mal-être, une grosse culpabilité. Sachant que mes co-cellulaires sont en promenade, je profite donc de ce moment de solitude pour faire le point. Le parloir ne s’est pas mal passé, bien au contraire, mais j’ai toujours ces questions dans ma tête qui se cognent entre elles.

Puis à ma surprise, je remarque une surveillante qui remet à quelques détenues de grands sacs plastiques tous différents les uns des autres. Sauf que sur chaque sac, j’arrive à peu près à lire un nom, un prénom et un numéro. Arrivée à mon tour, elle m’en donne un aussi. Etonnée, je ne dis rien, car je ne me sens vraiment pas bien. On commence à monter, toujours en file indienne. Les cellules sont numérotées par ordre croissant. A chaque fois que l’on s’arrête devant l’une d’entre elles, c’est pour y faire entrer quelqu’un. Et on continue la marche le long des coursives. Ca y est, c’est mon tour. J’attends qu’elle m’ouvre la cellule. Mon premier réflexe, c’est d’allumer la télévision. Ensuite, je m’assois sur le lit du bas, ouvre le sac, et là... je fonds en larmes : mes frères m’ont acheté des vêtements, des magazines, des pyjamas, des sous-vêtements, des tee-shirts... enfin tout ce qu’ils ont le droit de faire entrer. Ca me touche vraiment ! ! !

Voilà, ça fait déjà presque trois semaines que je suis incarcérée, déjà ! Je suis assez bien intégrée au monde de la prison. Toute ma section m’apprécie bien, du chef gradé, en passant par les surveillantes, jusqu’aux détenues. Je prend le rythme : lever à 7 heures, sinon pas de déjeuner. Mais lorsque la surveillante ouvre la porte, celles qui ne sont pas levées sont obligées de remuer au moins la main, pour que la surveillante soit sûre qu’elles sont toujours en vie. Auparavant, il y a déjà eu des arrêts cardiaques de détenues durant leur sommeil. Cela arrive souvent aux toxicomanes-arrivantes, car on ne leur laisse pas le temps d’aller à l’infirmerie. Et cela peut parfois durer de deux à trois jours. L’arrêt brutal d’une drogue peut entraîner un arrêt cardiaque. D’ailleurs les médecins déconseillent formellement de stopper de but en blanc un produit.

C’est pourquoi nous devons passer le plus rapidement possible à l’infirmerie, pour faire toutes les analyses sanguines. Ensuite, on doit passer chez le psychiatre pour constater une éventuelle dépendance à un produit. Si c’est le cas, ils nous mettent sous substitution. On va aussi le voir, si on est tout simplement mal, quoi !

Vu que je suis encore en préventive, je n’ai pas le droit de travailler. Alors le matin, je vais au sport. Il y a tout : salle de musculation, gymnase, terrain de foot, de basket, de volley... enfin tout. Moi, je fais beaucoup de sport de groupe, car ça me permet de plaisanter, de rire, d’oublier que je suis en prison. Le terrain est immense et sans grillage au-dessus de nos têtes. L’intérêt des cours de promenade ? On est plus libre de nos actes, car on n’est pas obligé de marcher à droite des couloirs, comme à l’intérieur des coursives. Là, on oublie presque la prison. On n’a qu’un prof de sport, nommé Jean-Marie. Il est super sympa. Je suis un peu le pitre de ma section. Le soir, chacun m’appelle de sa fenêtre, pour que je chante ou que je lui raconte des blagues.... L’après-midi, je vais en promenade jusqu’à quinze heures. Ensuite, je vais en atelier de bricolage. Je fais des cadres, de l’aquarelle, de la poterie, un peu de tout...

J’ai mes trois parloirs par semaine. Un parloir dure une demi-heure pour les prévenues, alors que pour les condamnées, ce n’est que le samedi, mais ça dure une heure.

C’est toujours mes frères qui viennent, parfois les deux ensemble, parfois séparément. Mes parents ne sont toujours pas rentrés de leurs vacances, Je me fais beaucoup plus de soucis pour mon père que pour ma mère. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je sais qu’il est au courant de cette situation, et qu’il doit le cacher à ma mère. Malgré sa souffrance, il doit faire comme si de rien n’était. Ca ne doit pas être évident...

On est mardi, j’y suis, ça y est, je passe au tribunal. Hier, toute ma section m’a dit : "Ne t’inquiète pas, tu sors à la barre, tu es "primaire". C’est rien, tu verras !" Le lendemain, une surveillante vient me chercher pour aller aux douches avant les autres. Il est sept heures trente. Je déjeune vite, fume vite un joint, avant de parfumer la cellule. Quelques minutes plus tard, une autre surveillante vient me chercher. Cette fois-ci, je pars. Enfin, c’est ce que je crois, car en fait, je dois attendre plus d’une heure dans une sorte de cellule équipée d’un banc de pierre qui en fait tout le tour. Je suis seule à me tortiller le cerveau, à me poser des questions : "Combien vais-je prendre ? Mes parents vont bientôt venir... Pourquoi ? Pourquoi ? Les juges sont des gens comme moi et en plus, ils vont décider de mon avenir !"

Il est neuf heures. Deux surveillants m’ouvrent la cellule, me mettent les menottes, et m’encadrent. On franchit d’abord la première grille que je connais, car c’est celle qui mène au parloir. Plus loin au fond à gauche, se trouve une deuxième porte toute en métal. On n’attend pas plus de dix secondes, puis on entend un "clac-clac". Les portes s’ouvrent, on avance, on en franchit encore une troisième. Nous continuons à marcher un peu, puis nous descendons quelques marches, pour finalement atterrir dans une courre où un J5 nous attend. Ils me font monter à l’intérieur, toujours menottée, et nous prenons la direction des grandes Baumettes. Sur place, je dois descendre pour grimper à nouveau dans un grand camion cellulaire.

L’intérieur du bus est constitué de "cages à poules" juxtaposées. Elles sont grillagées. Un couloir les sépare, pour que les surveillants puissent y circuler. Ils sont deux, accompagnés du chauffeur et d’un passager policier. Moi, on me met dans une cage d’une place, car je suis la seule fille. Dès que nous arrivons au palais de justice, on nous place dans des geôles. Ma tête explose des questions que je me pose toujours et encore dans cette put... de cellule. Combien d’heures vais-je devoir vivre là-dedans, avant de passer en jugement ? Ces questions tournent dans ma tête encore et encore...

(à suivre)

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