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La revue du témoignage urbain

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Les sentences de l'habitant

Marseille-République tiendra-t-elle ses promesses ?

A 76 ans, madame Carry ne sait toujours pas de quoi son avenir sera fait. La faute aux divers organismes en charge de la réhabilitation de la rue de la République qui entretiennent le flou sur la situation des derniers locataires, les laissant dans l’incertitude. Entre crainte et espoir, madame Carry attend que Marseille-République tienne simplement ses promesses.


la pharmacie rénovée. photo : JLopez
 la pharmacie rénovée. photo : JLopez

Koinai : Bonjour madame, ça fait combien de temps que vous habitez ici ?
Ca va faire 12 ans au mois de juin.

K : Et comment ça s’est passé ? Est-ce que vous avez reçu quelque chose de Marseille-République vous demandant de déménager puisqu’il va y avoir des réhabilitations dans le quartier ?
Non, j’ai eu aucune lettre. Normalement, j’aurai dû recevoir le 15 décembre une lettre me disant qu’on ne renouvelle pas mon bail puisque mon bail va finir le 15 juin 2009. D’après la loi on doit prévenir quand même six mois avant si le... J’ai pas reçu le courrier, mais par contre, euh, il m’a été proposé un nouveau logement que je vais visiter de temps en temps. Mais je n’ai pas de papiers... Alors peut-être qu’ils attendent que ce logement soit complètement refait pour me donner les papiers, mais moi je vis avec un point d’interrogation.

K : Vous vivez dans l’incertitude...
Parce que je vais voir donc la personne qui s’occupe du relogement, qui m’a promis un relogement, mais je n’ai toujours pas de lettre prouvant le nouveau bail, le protocole. Je n’ai pas de tout ça. Bon. Je ne crois pas maintenant que, euh, comment vais-je dire ? Qu’on me propose ce logement, que je vais le voir moi-même, que j’ai été convoquée par la personne qui fait les travaux me demandant comment je voulais que ça soit classé mes affaires ça et ça, et que ce soit quand même un mensonge. Mais j’me méfie.

K : Vous n’avez pas confiance en Marseille-République ?
Jusqu’à présent, non. Mais c’est peut-être ma nature qui devient méfiante avec la vie... Je sais pas. De toute façon, lorsque j’aurai les papiers, un petit défaut que j’ai vis-à-vis de ces messieurs-là, c’est que j’y vais trop franchement. Que le jour que j’ai les papiers, le protocole, que j’ai le bail et tout, moi je vous dit franchement, je les fais voir à des connaisseurs.

K : Et là, le logement que vous habitez depuis 12 ans, vous disiez tout à l’heure qu’il s’est fortement dégradé ?
Mais moi, je suis bien ici. On me dit que je peux rester ici, croyez-moi que j’ai vite fait d’arracher le papier, de changer les fenêtres. Je suis très, très bien là. Mais de toute façon il faudra qu’on déménage. Ca j’en suis persuadée parce que dans l’immeuble, nous ne sommes plus que quatre. Et vous avez vu comment que c’est tout cassé, tout, partout. Y a plus de travaux de fait. Regardez, dès que quelqu’un part, ils murent les portes, ils cassent tout à l’intérieur, ils murent les portes. Ils font plus de travaux d’entretien, quoi. Au contraire, ils veulent faire du neuf. Quelque part, va-t’on dire que c’est un peu logique. Si vous avez vu l’environnement, c’est tout délabré, délabré. Alors, il y a tellement de gens qui demandent des logements, il vaut mieux que ça soit refait.

K : Oui, quelque part ça vous déplairait pas de partir ?
Je vois très bien que ça se dégrade de trop. Ca se dégrade et ici je suis toute seule. Au cinquième étage, y a plus qu’un monsieur. Quatrième étage, y a personne. Troisième étage, y a plus qu’une dame. Deuxième étage, y a un monsieur, mon patriarche que j’adore, un monsieur qui tient plus debout. Et le kiné. Mais ces gens-là, ce sont tous des loi 48. Moi, j’ai une loi 89.

K : Vous pouvez m’expliquer la différence ?
Il est dit qu’avec la loi 48, les gens sont beaucoup plus protégés. Parait-il. Euh, eh oui, puisqu’ils ne reçoivent pas de renouvellement pour le bail, ça se fait automatiquement. Tandis que moi avec ma petite loi de 89, normalement je tendais le cou vers le 15 décembre pour savoir. Je vais avoir du courrier, eh oui. Je l’ai pas eu. Tant pis pour eux s’’ils ont oublié.

K : Oui. L’objectif de Marseille-République est de réhabiliter le quartier, mais avez vous constaté un changement ?
Réhabiliter ici ? Faut qu’ils mettent beaucoup de sous à l’intérieur. Y avait des gens, dans le quartier, ils étaient obligés de partir. Puis ils ont tout refait à l’intérieur et... Vous savez c’est le quartier des millionnaires mais on voit pas beaucoup de monde, hein !

K : Vous dites, en fait, qu’ils ont du mal à trouver des locataires ou des acheteurs ?
Regardez par la fenêtre monsieur. C’est Villa Impériale. A louer. Y a pas beaucoup de lumière, hein ?

K : Effectivement, ça a l’air assez vide.
Mais, naturellement, bon. Par contre, je vois des lumières qui s’allument le soir. Parce que dans les greniers, ils ont donc fait des appartements. Alors peut-être que ça c’est à louer ? Ben oui, depuis que c’est marqué " à louer ", je vois des lumières. Je fais la chouette, là, je regarde.

K : Donc cela voudrait dire que c’est les appartements les moins chers qui sont loués et pas les appartements destinés à ceux que vous appelez les millionnaires ?
Oui, ben. Faut pas croire hein. Oh, ils ont été trop gourmands hein. Regardez tout ce qu’y a à faire, regardez monsieur. Tout ça, c’est vide. La société immobilière, elle aurait mieux fait son travail, on n’en serait pas là, hein ? Maintenant, pour moi, je ne sais pas monsieur, je ne sais rien. Tant que j’ai pas les papiers, tant que j’ai pas le protocole, tant que j’ai pas le bail, le prix, les charges, tant que je n’ai pas tout et tout...

K : Vous avez peur qu’on vous raconte des histoires...
Oh ben, tout à fait ! Oh ben alors là, oui, oui, oui. Quand on arrive à un certain âge, on s’imagine qu’on peut plus se défendre ! Ah ben, qu’ils y viennent, tiens... Toute ma vie, j’me suis bagarrée tout le temps. C’est pas à 76 ans et demi que je vais capituler encore (rires).

K : C’est peut-être aussi parce que vous avez 76 ans et demi qu’ils vous ménagent ?
Vous croyez qu’ils me ménagent ? Ca ferait ça de moins pour eux. Croyez donc. Mais j’y crois pas à ça. Mais, c’est pas la question qui ménagent, y ménagent qui ? Arrêtez-donc ! Qui c’est qu’est ménagé de nos jours ? Voyez pas un peu ? Lisez pas les journaux ? Tous ces jeunes qui n’ont plus de boulot, qui n’ont plus rien ? C’est ça la confiance ? Tous ces jeunes qui s’imaginent qui ils ont un poste. Moi, je les vois le matin, y courent au travail, on dirait qui vont à l’abattoir ! Alors, alors, allez, allez, allez. Y vont à l’école, y font des études, et puis à la fin du compte qu’est-ce qu’ils ont ? Non ? C’est partout. Vous voyez pas toutes les sociétés qui ferment de partout ? Allons... Tout ces gens qui vont se retrouver au chômage... Tous les gens qui veulent délocaliser, qui veulent les envoyer à perpète. Les familles qui ont construit leur nid là. Qui ont sacrifié leur vie pour s’acheter un bout de terrain avec deux, trois briques et on va les expédier à Tataouine ? Non, mais ça va pas ! Mais non, mais non, mais non. Ca c’est la vie dont je parle. Tous ces gens qui sont dehors, vous croyez que c’est normal ? Alors qu’y a plein de logements vides.

K : C’est ce que vous disiez tout à l’heure.
Mais oui, voyons. Non mais, attention, je vais même plus loin. Les gens qui squattent ; y a des gens qui squattent qui ont des fiches de paye. Mais ils n’ont pas de logement. Mais ils ont raison de squatter. Ils cassent rien, ils bouzilllent rien. Pourquoi qu’on leur donne pas un logement ?

K : Ils n’ont pas assez d’argent ?
Ils ont pas assez d’argent ? Mais qu’est-ce qu’y veulent alors ? Ils n’ont pas assez d’argent, mais alors, moi non plus j’en ai pas beaucoup. J’ai une mini, mini-retraite moi, mon dieu ! Enfin, j’le dis, mais comment je tiens le coup ? C’est pas possible. Alors vous croyez que c’est normal que des gens qui sont salariés soient obligés de squatter ? C’est pas normal, voyons. On arriverait toujours à leur trouver un endroit. Et bien souvent ce sont des gens qui sont honnêtes, qui payeraient leur loyer. Allons. Non mais, c’est vrai ou pas ? Je parle en général maintenant. C’est partout, partout, pareil.

Propos recueillis le 6 janvier 2009 par Jacques Becker.

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