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Le vélo mise sur l’effet de chaîne

Michel Escoffier, Président du « Collectif Vélos en Ville » compte ses adhérents en vélos, soit quatre cents actuellement. Bicyclard de la première heure, il assure le relais entre les deux-roues et la mairie qui poursuit ses réflexions sur l’aménagement de pistes réservées. L’occasion de profiler les comportements du Marseillais en plein transport.


Le vélo mise sur l'effet de chaîne
 Le vélo mise sur l’effet de chaîne

Koinai : Pourquoi, à l’instar de Strasbourg, Marseille ne s’est pas mise au vélo ?
Michel Escoffier : Strasbourg a de tout temps eu une fréquentation de vélos importante, beaucoup plus importante que toutes les autres villes de France : ils représentent entre onze et quinze pour cent des déplacements, ce qui rejoint les taux qu’on observe en Hollande ou en Allemagne-Rhénane. Pourquoi Marseille a vingt ans de retard ? Le vélo, en fait, renvoie à une vision de pauvre : c’était papa ou grand-papa qui allait à l’usine à vélo à cinq heures du matin avec sa gamelle. Et, parce que Marseille est une ville très populaire, il y a beaucoup de gens qui ont intégré cette image « Qu’on a froid dans les miches, c’est pas gai. » L’ambition que les uns et les autres nourrissaient dans les années d’après-guerre, c’était d’avoir une pétrolette et puis une voiture. En théorie, il n’y a aucune raison qu’à Marseille on ait cinq à dix fois plus de densité de voitures que dans le centre-ville de Paris ou de Lyon, aucune. Simplement l’un entraînant l’autre...

K : Qu’en est-il du plan des pistes cyclables ?
Sur le papier, à l’état de projet, les pistes cyclables existent. Mais en dehors des plans généraux de circulation appliqués aux autobus, et donc aux vélos, il n’y a pas de plan diffusé. Pour l’heure, il n’y aucune continuité, les pistes sont réalisées au fur et à mesure des opportunités, morceau par morceau. Muselier a fait, plus ou moins clairement, passer son ambition, d’ici les prochaines élections, d’en réaliser cent kilomètres dans Marseille. Les services municipaux sont chargés du dossier. Le collectif est consulté régulièrement : par exemple sur le Prado, une piste sur le trottoir était proposée. Soixante pour cent de nos militants ont adhéré au principe d’un aménagement léger de la contre-allée.

K : Qu’est-ce qui freine l’aménagement de ces pistes ?
Le problème de l’aménagement urbain, c’est la rareté de l’espace, et faire quelque chose sur la rue, c’est en piquer à quelqu’un. À Marseille, la demande est énorme, le taux de motorisation atteint deux voitures et demie par ménage contre zéro soixante dix à Paris. Or, les automobilistes sont des électeurs. Piquer de l’espace aux voitures, comme la Ville le fait depuis un an et demi avec le tramway, c’est extrêmement difficile, politiquement. On a un retard sociologique d’une trentaine d’années ! Les gens hurlent, parce qu’on leur fait payer le parking, alors que dans tous les centres-villes de France et du monde, on le paye. Pour les Marseillais c’est scandaleux qu’on ose demander un tarif résident pour garer sa bagnole !

K : Peut-on lutter contre la voiture à Marseille ?
La RTM assure un service épouvantable, c’est le pire que je connaisse : il ferme à huit heures du soir, il n’y a aucun horaire de bus ; il a des fréquences infâmes. Sauf obligation, on n’est pas très engagé à prendre le bus ou le métro. Or, comme j’ai ma voiture et que le bus marche pas bien, je ne vois pas pourquoi je vais m’emmerder à prendre le bus, puisque de toute façon, si je n’ai pas de voiture, je suis coincé, je ne pourrais pas aller au cinéma. C’est un enchaînement. À partir du moment où j’ai ma voiture, je la prends jusqu’à ce que, comme ça se passe en ce moment, ça devienne très emmerdant d’être englué dans les embouteillages, de ne pas savoir où la garer avec tous les travaux de la mairie. À ce moment, je re-considère ma position : peut-être qu’il y a moyen de faire autrement ? Tiens, peut-être que le vélo, ce n’est pas idiot ! Le retournement de comportement se joue comme ça. Si les politiques, astucieusement, les précèdent et les accompagnent, ça engrène. S’ils sont complètement en retrait, en arrière de la main, il ne se passe pas grand chose, on reste dans la bouillasse. C’est ce qui s’est un peu passé à Marseille ces dernières années, à cause de politiques pas très perspicaces et pas très courageuses.

K : Comment militez-vous pour le vélo ?
Nous, on ne dit rien. On existe depuis dix ans. De quarante, cinquante adhérents pendant dix ans, on est passé à quatre cents. On est tout petit, on commence à avoir un peu de moyens. Les relais presse réagissent très bien, il ne se passe pas une semaine sans qu’on ait un article dans La Provence, dans Marseille-Hebdo, dans les trucs locaux. On a eu une télé locale. En fait, il y a de plus en plus de cyclistes dans la ville de Marseille, parce qu’il y a pas mal de gens qui arrivent de l’extérieur ; ils avaient déjà leurs vélos, ils continuent d’en faire. D’autres les voient, ils voient aussi les embouteillages, le merdier que c’est pour circuler, et ils se disent : « Tiens, pourquoi pas moi ? » Ils viennent ici, on les aide, on les conseille. Il y a un effet d’entraînement.

K : Y a-t-il un profil du cycliste ?
Non, nos adhérents, hommes, femmes, ont de douze à quatre-vingts ans. On ne peut pas identifier un profil particulier. La caractéristique commune n’est pas sociologique : des gens qui ont un certain courage, qui savent s’affirmer, qui ne prétextent pas le risque de se faire écraser ou voler, ou tremper.

K : Êtes-vous entendus par les instances ?
Oui, on est reçu régulièrement par la Mairie même si elle n’est pas homogène. Pour Gaudin, le vélo c’est de la rigolade, le dimanche. Mais Muselier, lui, s’est rendu compte que ces petites réalisations seront des appâts, pas forcément en terme de masse électorale mais d’image. C’est positif, de pouvoir dire qu’il s’en est occupé.

K : Quel type d’action est facilement réalisable ?
Nous travaillons avec la Mairie sur l’aménagement des voies existantes dans la mesure du raisonnable. La première action concrète a permis l’élargissement du couloir de bus de la rue de Rome. Maintenant on peut la descendre, tranquille, dans le couloir.

K : Êtes-vous en contact avec les rollers ?
Oui, ils ont très bien assuré le service d’ordre lors de notre journée « Fête du Vélo » en juin dernier. Cinq cent vélos ont suivi le parcours partant du David, descendant le Prado jusqu’à la mairie et revenant par la Corniche. Ça faisait un long cortège !

K : Avez-vous eu voix au chapitre lors des négociations sur le tram ?
C’est une obligation légale, pour une ville qui re-qualifie de façon importante les chaussées, de prévoir des voies de circulation pour les vélos sur cette chaussée. Nous avons donc suivi de très près la consultation. Le trajet du tram est bordé de A à Z par de la piste cyclable, pas toujours le long de la voie. Elle ouvrira début 2008. Ce trajet est acté dans la déclaration d’utilité publique du tram, c’est tout à fait officiel. Si la Ville ne le réalisait pas, on l’attaquerait au tribunal et on gagnerait à tous les coups. Pour le moment on ne peut pas s’en rendre compte, les trottoirs ne sont pas encore qualifiés, ils en sont à faire des trous !

K : Que faites-vous des réflexions des cyclistes qui interviennent sur votre site ?*
Les remarques de nos adhérents sont reprises dans un cadre plus structuré. Cette année, on a présenté un projet « Plan vélo sur Marseille » prenant en compte les points noirs. Ça re-jaillira sur la programmation des endroits où il faut vraiment intervenir auprès de la Mairie pour qu’elle aménage un noeud sur un passage un peu dur, et pas forcément un linéaire de cinquante kilomètres.

K : Et les aménagements pour réceptionner les vélos, pour se garer en ville ?
On a fait une enquête sur le stationnement en vélo, le type d’arceau, on l’a remise à la Ville. C’est pris en compte.

K : Vous vous êtes intéressés aux autres modèles européens ?
Oui, on est affilé à la Fédération Nationale Fubicy*

K : Quelle est la ville phare en France ?
Il n’y a plus de ville phare, beaucoup sont actives, mais Strasbourg et Grenoble ont toujours beaucoup d’avance. La dernière dont on parle beaucoup, c’est Lyon, avec les aménagements du « Vélov ». Chambéry a une activité très forte dans la combinaison du transport bus-vélo : « Mettre le vélo dans le bus ». Une ville comme Montpellier, par exemple, a fait un coup : elle a acheté deux mille vélos, les a filés à une assos, pour ne plus en entendre parler. Paris fait un gros effort.

K : Qu’ envisagez-vous pour promouvoir le vélo ?
On a comme action visible « La Corniche à vélo », une fois par an, dans le cadre de la Fête du Vélo, version nationale. Pour la « Semaine de la Mobilité », on a pas fait grand chose. On mène parfois des opérations de tractage (ndlr : signature de tracts), au Vieux-Port.

K : Est-ce que le vélo-dans-le-tram est envisagé à Marseille ?
Ici, non, ce ne sera pas retenu. Je l’ai proposé mais la pompe n’est pas suffisamment amorcée pour qu’on aménage le tram. C’est la problématique de la SNCF : « Ça me coûte cher de faire rouler mes wagons alors que j’ai des emplacements vides pour les vélos. Ce n’est pas intéressant. S’il y avait beaucoup de vélos, d’accord, je ferais quelque chose, mais comme il n’y en a pas »... Ça s’enchaîne. Il nous revient donc de nous faire entendre. Et, aux gens de l’autre côté de prévoir que ça vaut le coup.

K : Le vélo idéal pour rouler dans la ville ?
Le vélo de ville qui a simplement des développements suffisamment petits pour rouler tranquillement. Chez Décathlon, il y en a pour cent cinquante euros.

K : Qu’est-ce qui fait râler le cycliste ?
Les bonnes femmes qui vous klaxonnent au cul, parce que vous les empêchez, que vous les ralentissez. Ça c’est très agaçant !

Propos recueillis par Patricia Rouillard le 8 décembre 2005.

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