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Paroles de commerçants

S’adapter à la circulation, tout est là

Au n°3

« Moi, c’est Maurice Alcalay. Je ne suis pas de Marseille. Moi je suis né à Clermond-Ferrand, je suis auvergnat de nature. Je me suis installé rue de la République en 1963. C’est mon père, Daniel Alcalay, qui a financé l’affaire. - Qu’est-ce que je compte faire ? Mais continuer nos activités. Mon fils, Éric Alcalay a pris ma succession. Il est PDG, c’est l’associé principal et moi je suis un actionnaire. Je suis son père qui va passer la main, si vous voulez. »


S'adapter à la circulation, tout est là
 S’adapter à la circulation, tout est là

K : Comment avez-vous débuté dans le commerce ?
Avec mes parents dans un magasin familial à la rue de Rome. On est arrivé à Marseille en 1953. On avait une affaire : deux frères qui travaillaient avec leur père. On s’appelait : « Madame 100 Francs ». C’est du bazar, on vendait un peu de tout, on faisait du jouet, bien entendu au moment du Noël. Quand je suis revenu du service militaire, je me suis aperçu que c’était une voie intéressante, je me suis lancé dans cette voie et j’ai supprimé tous les articles de bazar pour ne garder que les articles de jeu et jouets. D’abord, je me suis établi rue de Rome et j’ai changé l’enseigne en « Alcalay jouets » et puis j’ai déménagé ici.

K : La rue de la République était-elle commerçante à l’époque de votre installation ?
Quand je me suis installé en 63 ...fin 63, c’était une rue qui fléchissait un peu. Quand on a acheté ce magasin, on pensait à des résultats moyens. En fait, mon père prenait sa retraite et il avait décidé de partager un peu son bien, il m’avait laissé ce magasin sans penser qu’on allait faire un résultat positif. On pensait faire une petite affaire de quartier et en fait, on s’est aperçu que le quartier renaissait. C’est reparti avec l’arrivée des gens de l’Afrique du nord qui s’installaient sur Marseille avec des nouvelles familles, donc il y a eu un renouveau. Toute la rue de la République travaillait bien. De 1963 jusqu’à 1990 c’est reparti, c’était un quartier en pleine expansion.

K : Vous souvenez-vous de certains noms ?
Eh oui, il y avait des affaires importantes : « Le Bazar de la ménagère », le seul à Marseille à avoir le dépôt des « Galeries Lafayette » ; il y avait « Manufrance » ; il y avait les « Prisunic » ; et puis il y avait les affaires comme « Le Roi du Bon Marché ». Ça, c’est toutes les affaires qui apportaient du sang, enfin qui alimentaient la rue, qui attiraient les gens dans ce quartier. Et puis, en 90, il a commencé à baisser. Petit à petit, tous ces gens ont disparu et ils ont été remplacés par des entreprises beaucoup plus modestes et moins performantes. Il y a une crise de paupérisation de la rue, liée à une crise générale et jusqu’à maintenant, on a le sentiment qu’il y a une baisse d’activité de ce quartier.

K : Avez-vous agrandi le magasin depuis votre installation ?
Non, non, on s’est pas agrandi. Disons qu’on a récupéré un premier étage au-dessus du magasin pour être plus à l’aise mais avant d’avoir ce premier étage, on avait un entrepôt un peu plus loin, dans la rue Méry.

K : Allez-vous refaire la devanture ?
Ben, on sera sûrement incité à le faire, c’est sûr, il faut toujours un peu arranger son entreprise, il faut toujours veiller à que ce soit attrayant pour le public. Maintenant : Est-ce que la rue sera la même ? Est-ce qu’elle va remonter en qualité de rue commerçante ? Tout ça, on n’en sait rien pour l’instant, c’est le grand point d’interrogation qui nous permet pas d’envisager à long terme quoi que ce soit. Pour l’instant on est dans l’attente de voir. Voilà, pour l’instant on est en expectative, on attend et, comme tout le monde, on courbe le dos en pensant que peut-être ça ira mieux, peut-être que ça va s’arranger, c’est très possible.

K : Quelle est votre clientèle ? On est un centre passager. Jusqu’à maintenant, cela permettait de travailler non pas avec la population de la rue ou du quartier - ça aurait été tout à fait insuffisant - mais avec toute la PACA. Quand je dis « PACA », c’est trois ou quatre départements qui nous entourent. On travaillait avec tous ces gens qui venaient sur Marseille pour faire leurs affaires, pour se promener. Les gens en départ soit pour la Corse, soit pour la Camargue, soit pour la Côte d’azur. Ça attirait beaucoup de monde autour des hôtels au pied du port. En plus nous avons - ce qui est très important - l’arrivée des TGV qui se fait pratiquement sur le port, parce que lorsqu’on descend du TGV, on monte dans le métro qui vous débarque ici, dans le port, pour voir les hôtels à portée de main. Évidemment sur Marseille même, on a quand même une clientèle. Cette clientèle-là, actuellement elle est un peu bloquée par la circulation.

K : Le chiffre d’affaire s’est-il ressenti du blocage de la circulation ?
Bien entendu. Les gens ne vont pas passer deux heures en ville pour aller voir un fournisseur dans une rue pratiquement inaccessible. Jusqu’à maintenant, on travaillait surtout avec des automobilistes mais maintenant, avec ce problème de rue qui se transforme, on se demande si ça serait suffisant d’avoir que le TGV comme apport de clientèle étrangère.

K : Quand les affaires doivent-elles reprendre ?
Eh bien, écoutez, nous on pense qu’à la fin de l’année, on aura déjà un bon résultat. Pour les fêtes de Noël. On va voir parce que les habitudes changent vite. Vous savez un client, c’est un client tant que ça donne des possibilités faciles... mais dès que ça complique son déplacement, ça complique sa façon de vivre... On n’est pas les seuls marchands de jouets, jeux de société sur Marseille et sur la région, ça c’est une évidence. Alors, est-ce que les gens ont pris l’habitude d’aller ailleurs ? Est-ce qu’ils reviendront nous voir ? On n’en sait rien mais pour l’instant on continue. De toute façon, nous on a quand même beaucoup de facilités parce qu’on est très connu, puis on ne vend pas que du jouet pour les enfants ou pour les adultes.

K : Le jouet a-t-il changé depuis vos débuts dans ce commerce ? _ Oui, il s’est amélioré, il a pris une grande place dans la vie de la société. Au début, c’était des jouets principalement en tôle, des jeux de société normaux comme les jeux de plateau en carton. On commençait à faire des voitures téléguidées pas encore radioguidées qui marchaient très mal et puis les jeux de société classiques habituels. Enfin, il y a toujours des jeux... c’est pas les mêmes... disons que dans le temps, c’est pas les même fabricants, c’est pas les même fournisseurs qui ont fourni. Autrefois c’était l’Allemagne qui nous fournissait les jouets, puis il y a la France qui avait quand même des usines intéressantes. Maintenant, ça a pratiquement disparu. Il y avait au moins quatre des manufactures marseillaises qui étaient importantes, mais je ne me souviens plus de leurs noms.

K : Quels types de jouets produisaient ces manufactures ?
Elles produisaient des jouets en tôle, des jouets... principalement en tôle ou en zamac. Le zamac, c’est un métal tendre que l’on fait fondre et qui permet de mouler un peu comme le plastique mais c’est du métal.

K : Votre implantation est large ?
Ah oui c’est très large. Si on avait dû faire que du jouet pour grandir, du jouet pour les enfants de zéro à quinze ans, on va dire, ça aurait été très insuffisant. On a des collectionneurs, on a des écoles de cinéma qui nous achètent des armes factices, on a des collectivités, les mairies de Marseille qui nous achètent pour les maisons de troisième âge du matériel éducatif et les sociétés hors Marseille pour fournir du matériel de loto. On a différents genres de produits, on a les cafetiers qui nous achètent du matériel de bar, des jeux de société pour les cafés. Depuis une dizaine d’années on survit parce qu’on a différentes cordes à notre arc, on peut dire ça, on travaille même avec le port. D’ailleurs on peut en parler parce que quand on a eu les grèves portuaires, ça nous a enlevé tous les clients qu’on avait, parce qu’on travaille beaucoup avec la Corse et avec l’Algérie, deux gros clients pour nous. La Corse nous amène beaucoup, pourquoi ? Parce que les gens de Corse viennent souvent se faire soigner à Marseille. Quand on est malade en Corse, on vient se faire soigner à Marseille, on se fait opérer à Marseille et quand on repart, c’est rare si la mamie qui s’est fait opérer ne va pas ramener des jouets pour toute la famille. Ça c’est une chose. Les Algériens, eux, c’est les hommes d’affaires. Les hommes d’affaires algériens - il y en a, croyez moi ! - ils sont très ... Quand ils reviennent de faire leurs affaires sur la France, ils passent de suite à Marseille parce que le port est si près pour embarquer des camions ou du matériel lourd. La plupart du temps quand ils passent chez nous, c’est pour des gros jouets. Donc ceux-là, on les a perdus pendant les grèves.

K : Avez-vous retrouvé vos clients ?
Petit à petit, oui, on va les retrouver, c’est sûr. De toute façon, ils ne peuvent pas faire différemment, ils ont des habitudes, ont une qualité de travail de fournitures à ces gens-là, soit les Corses, soit les gens d’Algérie parce que c’est des gens qui sont très fidèles dans le commerce.

K : Croyez-vous en ces travaux ?
Bien sûr qu’il faut y croire. Ah, oui, oui, il faut y croire. Il faut y croire. Ça nous permettra peut-être de changer de fusil d’épaule, se spécialiser par exemple dans des jeux de collection, des voitures au 12ème et au 18ème, 24 et au 43ème qui permettent aux gens d’acheter quelque chose comme c’est pas un volume très important. Le jouet de collection permet de travailler avec le monde entier parce que quand vous allez dans une ville étrangère, si vous êtes collectionneur de faïence, vous cherchez les faïences de ce pays. Nous, on est spécialisé en automobile surtout, et on s’est aperçu que c’est très demandé par les messieurs. Il y a plein de gens qui veulent acheter le modèle qu’ils ont eu ou que le papy a eu autrefois. Maintenant on travaille avec les touristes. Quand ils débarquent à Paris, bon, s’ils ont un séjour d’une quinzaine de jours, bon, ils restent une semaine à Paris et puis c’est rare s’ils ne descendent pas sur la côte, pour un peu voir. Parce que Marseille, quand même, c’est la face inverse de Paris, c’est-à-dire : quand on va à Paris, on va sur Marseille, bon. Marseille, ça veut dire une porte ouverte sur la Côte d’Azur, Monaco, sur les belles choses. Alors, qu’est ce qu’ils font ? Ils descendent sur Marseille avec le TGV et bien souvent à partir du vendredi soir, on a des gens qui viennent de pays assez riches comme le Canada, l’Amérique. On a un petit peu l’Amérique du Sud mais c’est très peu, c’est très léger : des navigateurs, des marins mais ils n’ont pas un pouvoir d’achat aussi important. Voilà, cela nous permet d’avoir une clientèle un peu variée et donc on va privilégier certaines choses par rapport à d’autres, si on voit que la rue n’est pas favorable au commerce du jouet général, si vous voulez, parce que si on ne peut pas venir en voiture à Marseille...

K : Quel aménagement profiterait à votre activité ?
De toute façon, sur le plan actuel, on ne sait pas exactement comment ça va se passer. Ceux qui ont prévu, peut-être qu’ils ont vu juste, peut être qu’ils ont vu tout faux, ça on le verra par la suite. S’ils ont vu juste : tant mieux, on s’adaptera à la circulation... En fait on va s’adapter à la circulation, tout est là. Le Marseillais a pris des mauvaises habitudes : son habitude principale c’était, quand il en avait les moyens, de venir en voiture jusqu’à chez moi. Une famille venait jusqu’à chez moi, ils mettaient la voiture devant, et achetaient ; ils étaient contents d’une part d’offrir des jouets à leurs enfants, et d’autre part de montrer leur voiture, de montrer leurs acquis sociaux. Mais ça, ils ne pourront plus le faire. La voiture, il faut qu’ils la mettent en banlieue et venir en trolley, en tram ou en métro, en voiture très rarement. Alors il faut la changer, la position de ces gens-là. C’est la circulation qui va jouer et qui va nous dire ce qu’on va faire et ce qu’on va pas faire. Si la circulation est comme avant, si on peut circuler en voiture et s’arrêter devant chez nous, ça sera comme avant, si on ne peut pas faire ça, ça sera une autre façon de travailler. Enfin, actuellement on a pensé les deux solutions et dans les deux sens.

K : La rue fait-elle débat entre commerçants ?
Non, il y a pas eu de débats particuliers, c’est... on a des bons contacts avec nos voisins mais, ils ont à peu près les mêmes problèmes que nous, c’est des problèmes de circulation. On va passer à autre chose. Peut-être que le tramway... Ça nous amènera peut-être d’autres façons de travailler, hein ? Faut pas désespérer. Vous savez, les choses se font et se défont, la roue tourne et ça peut tourner dans le bon sens aussi. J’ai confiance en nos élus. Moi, j’ai confiance. Je pense qu’ils sont peut-être plus dynamiques que nous pour... heu... je pense aussi que si nos élus ont été bien choisis... Quand on vote, on choisit nos élus, s’ils ont bien été choisis... Ils le font en conséquence de ça.

Qui est votre bailleur ?
- C’est un particulier. C’est ... c’est monsieur Storion. C’est un brave homme qui sait mener son entreprise comme il faut, qui gère bien ses bâtiments et qui nous soutient, on peut dire ça. Qui fait tout pour que ça se passe comme ça et qui gagne sa vie comme ça. Et nous, on gagne notre vie comme ça aussi.

K : Vous habitez sur la rue de la République ?
- Non, j’habite de l’autre côté du port. J’habite à côté de l’église Saint-Victor.

Propos recueillis le 10/05/06 par Patricia Rouillard.

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