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La revue du témoignage urbain

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Paroles de commerçants

Palace en terrasse

Au n°35

« Je connais le patron du bar : il est Corse. Les Corses c’est les patrons. La patronne elle a eu le bail longtemps en arrière : elle est partie, elle est revenue… ça fait quarante ans qu’elle est dans le quartier. Avant c’était le père, c’était le fils : c’était jamais abandonné. On est tous napoléoniens ici. Mon nom c’est "Loca", c’est un nom de là-bas. C’est ma mère qu’est corse. Je suis arrivé à peu près… C’est ça : au début des travaux. Ça fait deux ans qu’y a des travaux, c’est pour ça qu’on est emmerdés… Il paraît que y a des Anglais qui font partie de l’association Eurazéo… » Jean-Claude Loca, maître du Paris Palace du lundi au vendredi.


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Palace en terrasse
 Palace en terrasse

Je suis en pré-retraite, je fais ça pour l’été, moi ça m’occupe, ça me permet de nous voir, de discuter… De se retrouver un petit peu en retrait, c’est un petit peu dur, des fois… Je suis Toulonnais, je suis parti vivre à Paris pendant vingt ans. Je travaillais à Argenteuil, à l’Aérospatiale sur les mirages, sur les prototypes ; je suis technicien aéronautique. J’étais responsable. Après je suis venu ici. J’ai eu du mal à m’adapter. Je suis resté dix ans et j’ai été licencié avec 1 500 personnes après la guerre du Golfe et tous les problèmes. Je voulais revenir à Toulon - parce que j’ai de la famille - mais je suis revenu à Marseille parce que j’avais mon ex-femme qui travaillait à la Poste et qui habitait à Marseille, donc c’est pour ça que j’ai atterri ici. J’ai habité sept ans au Panier. Avant, le Panier, c’était des pêcheurs ; il y avait beaucoup d’Italiens et de Corses. Le Panier, c’est ça. Après il est arrivé d’autres gens. Mais vous avez qu’à regarder, vous avez déjà vu, au Panier, les maisons quand vous montez les escaliers ? On dirait, vous savez, des cales de bateaux… les maisons, les escaliers.

Koinai : Les travaux ont-il un impact sur la fréquentation du bar ?
Comme ça, heu, on perd beaucoup d’argent : plus de 50% du chiffre d’affaire. Par rapport à avant, ça y est, c’est fini tout ça. Avant, y’avait la terrasse, tout ça. On peut dire : avant, 70 couverts tous les midis et maintenant 25, 20 ; des fois 16, 24. Avant, c’était 70. Avec la terrasse on voyait tous les gens des impôts, les banques ; les gens venaient le midi, ils mangeaient leur salade et tout. Ils viennent plus maintenant. Les clients sont partis quand ça a commencé les travaux, quand ils ont vu les barrières, dès que il y avait plus la terrasse déjà. Avant, la terrasse, c’était le monde, les parasols… C’était notre terrasse. On va dire, là, on s’endette. On fait des heures, des heures… Y a rien qui rentre, non. Pas que la clientèle d’aujourd’hui ça suffirait pas… C’était par rapport à avant déjà, c’est venu d’un coup. Ça fait que y a un peu de dettes, chacun pour soi. Maintenant ils inventent…

K : Allez-vous récupérer la terrasse ?
Oui, parce que tout le monde paie. On l’a pas, mais on paie tous les mois, sinon on la perd. Ma foi, Gaudin il a dit : "Je vous rattraperai." À mon avis : "Avec de l’argent, je vous le rattraperai." Voilà ce qu’il a voulu dire. Et donc on va récupérer la terrasse, on va gagner cinq mètres de plus. Ça fait l’ouverture pour la sortie des piétons, le parking là, juste là à cinq mètres. Ça va faire tout ça. Disons en fait, avant y’avait la route qui passait là, elle passera plus là… Ici, là derrière, elles passaient les voitures. Maintenant c’est fini là : vous voyez les barrières ? À mon avis, eux vont tout refaire - j’ai vu les photos, ce sera bien, il y aura des arbres de partout - et nous on va l’équiper. C’est-à-dire, ça, c’est les brasseurs : les brasseurs vont nous mettre les tables, les parasols… Nos fournisseurs sont prêts à nous aider : la belle terrasse… C’est mort pour cet été mais si tout va bien l’été prochain… 2008, 2007, une partie en 2008 de l’autre côté. Déjà qu’ils enlèvent les barrières. En principe le tramway sera fini dans un an, donc déjà ça apporte un mieux…

K : Ils construisent un nouveau parking ?
Il sera fini dans un an, ils attaquent le deuxième étage. Ils vont nous refaire tout, après : ils ont cassé la vitre… Ça fait des travaux tout ça ! Et, à l’intérieur, ça fait des infiltrations : y a de l’eau qui coule et tout. Ils sont en train de faire un bassin de rétention. Mais ça va. Ils on tout cassé quoi !

K : Mais vous restez assez positif quant à la mue du quartier ?
Oui. D’après ce que j’ai entendu dire, ils vont récupérer, refaire des commerces… Ils mettent le paquet hein ! Il y aura des bureaux, des magasins comme Ted Lapidus. Ça va être les Champs Élysées de Marseille : de beaux magasins… Cerruti, des choses comme ça. La clientèle-bar va changer aussi. En fonction, on fera plus le bar… Il y en a qui sont pessimistes, optimistes, ça dépend du caractère, déjà. Mais je pense qu’avec le parking, la rue va être toute refaite. Un peu comme Paris, boulevard Haussman et tout hein ! J’habitais boulevard Bonne Nouvelle pendant vingt ans, à Paris… Voyez ! Il va y avoir de beaux magasins, ça va être bien, les gens vont se promener… Quand ce sera fini ? - Je sais pas. Les endroits où il y a des commerces que les gens vont virer, c’est là que les gens vont faire des commerces. Il faut pas compter avant deux ans.

K : Allez-vous faire des travaux ?
C’est normal. On va tout refaire à l’intérieur, avec les brasseurs on s’est arrangé. L’été prochain, pendant les vacances, on fermera. On va changer le style. Comme le boulevard Chave… Il y a un pub… C’est bien, ça. Je parle en patron : "Je pense qu’il faut faire les bières allemandes, c’est bien". Toute façon on va faire à manger aussi, on va faire brasserie le midi, par exemple croque-monsieur, croque-madame… Des choses comme ça.

K : Jusqu’à présent, le soir vous êtiez fermés ?
Ils sont fermés à 8 heures. Ils ferment. La clientèle qui vient, c’est pas celle tardive ; c’était tous les impôts, la mairie… mais pas le soir. Jamais. Le soir, les gens venaient boire : des amis, le quartier, voilà… Surtout le midi quoi, la journée. Moi je travaille un petit peu. J’ai beaucoup de Chinois, de Vietnamiens, il parlent pas le français. Il y en a le matin : ils prennent le petit déjeuner, ils blaguent, ils restent longtemps, ils travaillent, ils apportent les sous ; mais ils viennent que le dimanche, que le matin, le dimanche matin jusqu’à une heure. Par contre, quand ils feront le pub, là ce sera plus pareil. Par exemple, le mercredi et le jeudi ce sera ouvert jusqu’à 1 heure du matin ; le samedi, le vendredi, jusque 3 heures. Ce sera plus valable. C’est pour ça qu’on va tout refaire : on va changer le comptoir, on va le mettre là, après on va mettre des banquettes, voilà.

K : Fréquentez-vous les commerçants alentour ?
Avec la boulangère, madame Breda, je parle. Je la vois souvent, pour les sandwichs tout ça, parce que nous, les croissants on les prend chez elle ; je vais les chercher avec les journaux, le matin quand c’est ouvert - y a que le mercredi que c’est fermé. Oui, elle nous livre tous les matins. Lorsqu’elle a besoin, on parle. Elle m’a dit que c’est une catastrophe, elle veut même fermer l’après-midi, le dimanche… Elle jette, elle jette, elle jette… Sinon, à côté, le primeur je connaissais ; il est fermé, ils l’ont pas renouvelé et tout. Il a fermé l’année dernière, il a pas pu remonter ailleurs, il nous a quitté. Le snack à côté, qui faisait des pizzerias, il a fermé, ils ont réouvert. Le bar-hôtel-PMU à côté : fermé.

K : Les travaux ont-ils suscité une mobilisation ?
Je sais que ceux de Centre Ville Pour Tous viennent là deux fois par mois. Ils se déplacent, une fois là, une fois là… C’est pas moi qui les reçois mais il faut les recevoir. D’ailleurs je les rejoins. Je pense que si tous les commerçants avaient été ensemble… Les gens ils ont été bêtes… Ils ont plus de force tout ensemble : qu’est-ce qu’il aurait fait Gaudin ? Les commerçants là, c’est pareil, parce qu’un ou deux… Par contre on s’est battu et tout, on a pris un avocat et tout… Ils ont augmenté le loyer et tout quand même. Je trouve que c’est cher, on payait 1 000 euros, et là c’est passé à 2 000 euros. Ça c’est pour après.

K : Avez-vous récupéré la clientèle du PMU ?
Ils voulaient qu’on fasse le PMU, mais y a pas de place. Non, parce que la clientèle qu’y avait là, c’est pas la bonne clientèle. Le Panier, tout ça, c’est tous les RMIstes. Au départ ils sont venus là mais comme ils - ndlr : "les patrons"- ont dit non… Non, c’est pas la bonne clientèle : ils cherchent des histoires, ils boivent ; il faut les sortir après… Déjà, la fumée… Et puis y a des gens qui sont dégueulasses. Ils ont pas d’argent pour s’habiller tout ça, mais ils ont des sous pour jouer. Ceux qu’y avait au PMU, là : un café, les noirs tout ça… Un verre d’eau … Ils vont rester la matinée, mais ils vont jouer, vont jouer… Ils attendent les champs de courses… On aurait eu un petit local à côté, tu le fais, ça faisait un plus… Ils refont le bail, mais je sais pas lequel. C’est la vie hein ! Ça va sauter sûrement aussi. Ah, ils veulent faire quartier bourgeois. Ils veulent faire les Champs Elysées. Ça va être…

K : Les habitants ont-ils changé ?
Non. Il y en a beaucoup de partis, mais, ils parlent d’augmenter leurs loyers à des endroits… Ils sont propriétaires, là ! Le tout, c’est faire partir. Parce que là, c’est les Américains tout ça : Marseille République… Ils viennent pas me voir, ils savent plus parler. Nous c’est Eurazéo, c’est pas les Américains. Nous, on est à la limite ; nous, on passe juste…

Propos recueillis par Patricia Rouillard le 18/07/06.

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