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Paroles de commerçants

« Je ne sais pas si c’est solvable »

« Normalement, la rue du Chevalier Roze devait avoir une vocation artistique et culturelle, et c’est vrai qu’il y avait plus d’artisans : une restauratrice de meubles, un luthier, un vendeur d’objets d’art, ma librairie, une couturière juste à côté et un atelier de gravure sur verre. Or, comme l’opération de réhabilitation n’a pas été menée à terme - voyez comme la rue est déserte ! - et que les autres locaux n’ont pas été aménagés, forcément, les artisans sont partis : quatre activités installées là au début ont déjà quitté les lieux et moi-même j’abandonne mon local dans un mois. » Caroline Godard, libraire du Pharos.


Je ne sais pas si c'est solvable
 Je ne sais pas si c’est solvable

K : C’est décidé, vous rendez la clef ?
Décidé ? Quand je n’arrive plus à faire face aux loyers, c’est eux qui décident pour moi de m’expulser ; je suis en tort, puisque c’est moi qui ne suis plus en mesure de faire face aux charges.

K : Vous aviez une librairie avant ?
Pas du tout, non, c’est la première fois, c’est une création. Je suis architecte de formation, donc pas grand chose à voir, mais j’ai vécu vingt ans en Italie et j’avais créé avec mon compagnon une maison d’édition spécialisée dans le documentaire-jeunesse. Puis, il y a cinq ans, revenant à Marseille pour des raisons tout à fait personnelles, il a bien fallu que je retrouve une activité. J’ai souhaité poursuivre dans l’édition, puis j’ai eu l’idée de créer cette librairie avec cette spécialité qui semblait avoir un sens à Marseille en tout cas, puisqu’on est quand même au seuil de la Méditerranée. Je me suis décidée au bout de deux ans et ça fait trois ans que je suis installée ici ; depuis janvier 2003.

K : Qu’est-ce-qui a motivé ce choix de site pour votre installation ?
Par le biais de relations, j’avais été informée d’un projet qui prévoyait la réhabilitation de toute la rue du Chevalier Roze. Cette action devait être menée par des partenaires privés et publics : à l’époque la Société Immobilière (puisque le groupe Eurazéo ne possédait pas encore ces locaux), la Ville, Euroméditerranée, le CPEM¹. Je ne sais plus très bien quel a été le lien, mais c’est une connaissance qui m’a conseillé de me rapprocher d’une personne de la Société Immobilière, qui m’a fait part de cette opération. C’était sur candidature, il fallait déposer un dossier auprès du CPEM. Mon projet a été retenu parce qu’il rentrait dans le cadre d’activités culturelles et artistiques. On nous avait installés dans cette rue avec des conditions « avantageuses », entre guillemets, c’est-à-dire que les locaux étaient rénovés et il n’y avait pas de pas-de-porte à payer. Eux, ils appellent ça des loyers modérés, moi je trouve qu’il ne sont pas si modérés que ça !... Si j’avais su ! Je ne serais pas venue m’installer ici, ça c’est sûr, ça c’est sûr...

K : Étiez-vous avertie des travaux à venir ?
Non, justement ! C’est vrai qu’il y avait le projet du tramway, mais ça, bon, au moment où le projet a été lancé, ça me paraissait lointain et pas forcément préjudiciable, comme ça l’est actuellement. On aurait pu nous informer, c’était quand même eux qui pouvaient nous dire qu’une rue serait bloquée, un quartier sinistré pendant au moins trois ans, si ce n’est quatre... C’est vrai, les promoteurs de cette opération étaient au courant du fait qu’un an après allait s’enclencher toute une série de travaux qui non seulement n’allaient pas favoriser le développement de cette rue mais qui, en plus, allaient aggraver la situation. Nous, on n’avait pas idée de l’entité des travaux qui allaient avoir lieu, et c’est vrai que quand on a démarré on n’a pas...

K : Quels changements avez-vous relevés depuis votre arrivée ?
Moi, en trois ans, c’est le troisième propriétaire des locaux : P2C a possédé les locaux pendant deux ans. Puis elle a fait une opération purement de monopoly : elle a acheté en patrimoine, elle n’a rien fait, elle n’a pas réparé un bouton de sonnette, elle n’a pas réparé un ascenseur, elle n’a rien fait, elle a revendu avec de la plus-value à cette société « Marseille République ». Les deux sociétés qui possèdent pratiquement la rue de la République et les rues adjacentes, Eurazéo d’une part et maintenant la nouvelle société Marseille République, ne se considèrent pas liées de la même façon que les sociétés précédentes au projet Euroméditerranée. Ils font ce qu’ils veulent. Je crois qu’il y a là, tout d’un coup, un problème de pouvoirs publics qui se retrouvent face à des privés qui mènent la politique qu’ils souhaitent. C’est ça aussi qui a amené ce flou. Eurazéo ne tient pas compte des engagements qu’a pu prendre la Société Immobilière Marseillaise auparavant, elle ne tient pas compte, non plus, des engagements face à Euroméditerranée ; je vous signale qu’en ce moment, Euroméditerranée et Eurazéo ne communiquent pas. Maintenant, quand vous êtes face à Eurazéo vous n’êtes plus face aux bureaux de la Société Immobilière, vous êtes face à des gens qui relaient une information vers une société basée à Paris. Il n’y a pas d’interlocuteurs, on ne peut pas parler avec eux et ceux qui sont présents ici, sur Marseille, c’est vraiment les exécutants qui n’ont pas d’idée du projet. Les interlocuteurs ne sont plus les mêmes et forcément ils ne tiennent plus les engagements. C’est un changement qui n’était pas annoncé au moment où l’opération de la rue de la République a été lancée. Il y a trois ans, je crois que les gens d’Euroméditerranée que j’ai rencontrés étaient de bonne foi et de bonne volonté. Son président, Jean Michel Guénot, a été quand même viré, pour des raisons politiques.

K : Comment avez-vous établi votre clientèle ?
Je l’ai créée par contact, par les associations qui se sont rapprochées de moi pour organiser des événements dans la librairie, par des événements que j’ai créés moi-même aussi, et un bouche à oreille qui a fonctionné... un petit peu de presse au début quand même qui m’a fait connaître. C’est cet ensemble de choses, parce que la clientèle de la librairie, c’est pas forcément une clientèle de quartier, ça l’a été, ça l’est en partie mais c’est aussi une clientèle intéressée par le fonds spécifique que j’ai, que j’avais et que je n’aurai plus. Le démarrage a été difficile, du fait de ce projet (à mon avis raté), les gens ne passent pas dans cette rue. Et c’est vrai que depuis que les travaux ont été entamés, les gens vous disent : « Pour venir ici, on sait plus où se garer, on sait plus comment marcher... » Ne serait-ce que les accès difficiles, ça ne rend pas le quartier très attrayant.

K : Que se passe-t-il lorsqu’une librairie ferme ?
C’est la première fois que je suis confrontée à ce problème. L’idée, quand même, c’est d’en vendre le plus possible, donc là je vais organiser deux journées portes ouvertes de façon à ce que les gens puissent venir acheter le plus possible dans des conditions un petit peu plus intéressantes. Mais moi je ne peux pas non plus brader, ça n’est pas dans mon intérêt. Le reste repartira en « retour aux éditeurs » : je leur renvoie les livres, pour récupérer la valeur, le prix d’achat du livre.

K : Êtes-vous endettée ?
Oui, énormément oui. C’est très lourd, je ne sais pas si c’est solvable. Le démarrage très difficile et le ralentissement de l’activité, là, dernièrement, ça m’a obligée à mettre des fonds propres et c’est pas suffisant.

K : Qu’envisagez-vous par la suite ?
C’est difficile à dire parce que j’envisageais de trouver un autre local pour créer une autre librairie et malheureusement les locaux qui m’intéressent sont devenus très chers, très, très chers. Les loyers sont devenus plus chers, certains sont intéressants mais ce qui est excessif ce sont les pas-de-porte exigés pour les locaux qui éventuellement pourraient m’intéresser. Non, moi je ne peux pas faire face à un coût aussi élevé.

K : Concernant ce local, savez-vous s’il est remis ?
Je ne sais pas, je ne sais pas. Une personne d’Euroméditerranée a posé la question à Eurazéo par rapport aux locaux qui sont vacants depuis quelques mois. Eurazéo leur a assuré qu’y avait des demandeurs. Mais, moi, je ne vois jamais faire visiter, donc pour moi, si on ne visite pas les locaux ça veut dire qu’y a pas de... Je pense que, pour eux, cette rue n’est pas prioritaire, tout va se concentrer d’abord sur l’aménagement de la rue de la République et puis on verra après les rues adjacentes. Y’a un bruit qui court, mais c’est pas officiel, donc je ne suis pas censée en parler... mais il y a une librairie qui envisage, peut-être, de s’installer sur la rue de la République.

K : L’implantation d’une autre librairie aurait créé une concurrence directe ?
Non, à partir du moment ou on développe des fonds différents, la proximité c’est pas une concurrence, au contraire c’est une synergie qui se crée. Sur le Cours Julien, il n’y a que des librairies et vous pouvez passer de l’une à l’autre parce que chacune a une spécificité et on ne vend pas les mêmes choses. Moi, ma librairie était constituée d’un fonds sur la culture méditerranéenne, donc toute la littérature du bassin méditerranéen mais aussi ce qu’on appelle les beaux livres : l’art, l’architecture, l’artisanat et un petit fonds de sciences humaines aussi, qui concernent ces pays-là.

K : Est-ce-que ça fait l’objet de débats ou de discussions entre commerçants ?
Entre commerçants, mais pas forcément qu’entre eux, entre habitants du quartier aussi, parce qu’il y a le problème des travaux, il y a le problème de la réhabilitation, enfin tout ça c’est quand même lié, on ne peut pas scinder les choses. S’il y a eu un abandon des commerces c’est parce que l’activité sur la rue de la République était gravement compromise par les travaux, mais c’est aussi parce qu’on les met dehors. Les deux vont de pair : leur départ, il est lié à leur chute d’activité et au non renouvellement de bail aussi.

K : Pourquoi les habitants, les commerçants ne réagissent-ils pas communément ?
C’est toujours la même chose, c’est-à-dire que vous êtes confronté aussi à la peur. Je sais que certaines personnes ici, des personnes âgées notamment, qui n’ont pas l’habitude de se battre pour ce genre de chose, ont peur des mesures de rétorsion. Donc, c’est vrai que ça peut paraître un peu lâche mais, heureusement, il y a quelques habitants qui ont dit « Non il faut mener le combat », qui se sont rapprochés de Centre Ville Pour Tous et qui se battent avec eux. Mais d’autres disent « Ben, non, je dis rien parce que sinon ça va se retourner contre moi et on va me virer », alors que non, il y a des droits, enfin ! Vous êtes protégé quand même par des lois, on ne met pas les gens dehors comme ça, si les baux sont en règle, si les loyers sont payés. C’est plus étonnant par rapport aux commerces, mais moi je veux vous dire que je suis tellement prise dans ce qui m’arrive à moi que j’ai même plus l’énergie d’aller me constituer en association, enfin, me battre pour ça.

Quels types d’aménagements vous attendez-vous à découvrir par la suite ?
La politique d’Eurazéo c’est de rénover, faire venir soi-disant des enseignes. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Moi, la seule enseigne que je vois, c’est une banque qui va s’ouvrir en face, alors, je sais pas, on aura une banque, une agence d’intérim, une compagnie d’assurance... vous avez Dumez qui s’est installé de façon, je trouve, indécente. Quand même ! Quand on voit tout ce qui est parti en face... Je sais pas si cette opération va réussir. Quand on connaît l’histoire de la rue de la République, on sait aussi que la volonté a toujours été d’en faire une artère commerçante un petit peu « chic », avec une population aisée². Ça n’a jamais marché, les bourgeois à Marseille s’installent pas rue de la République, ils s’installent dans le 7ème et dans le 8ème.

Propos recueillis le 15/03/06 par Patricia Rouillard.

P.-S.

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Notes

[1] Centre de Promotion de l’Emploi pour la Micro entreprise, qui accompagne les créateurs d’entreprises. Cette structure se trouve, à Marseille, dans les quartier des docks.

[2] Se reporter, à ce propos, à l’article « Frenchie-sexy la mise Marseille République » dans la rubrique« Les voix du chantier ». Laurent Guerrier revient sur les origines de la rue remettant ainsi en cause l’idée ci-dessus exprimée.

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