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La revue du témoignage urbain

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Les voix du chantier

"Tous les pieds dans les tranchées"

Au n°5

« J’ai jamais fait une opération aussi urgente et difficile. Sérieusement, c’est les pires conditions de travail que j’ai connues : on étudie au milieu des gens qui eux, construisent. Le chantier touche à son terme, ils sont pas encore en retard mais presque, la machine est totalement emballée. C’est pas la mauvaise volonté de la part des collègues du BTP, loin de là au contraire, mais la cohabitation avec des gens comme nous... Avec la pression qu’ils ont sur les épaules, ça devient très rapidement infernal. Le pire écueil, dans ces cas-là, celui à éviter à tout prix, c’est de détruire, détruire quelque chose sans l’avoir compris parce qu’on va trop vite. » Nicolas Weyder, responsable de la fouille du quai romain.


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 Tous les pieds dans les tranchées -photo Archives (...)

Les prémices de l’archéologie, en fait, à Marseille, c’est pas vraiment la rue de la République, ça serait plutôt la construction de la nouvelle Major dans les années 1840-1850. Là y’a les premières constatations archéologiques. Il me semble que c’est Espérandieu qui est l’architecte et le maître d’oeuvre de la nouvelle Major ; il trouve le baptistère paléo-chrétien du quatrième, cinquième siècle après Jésus-Christ. On établit des relevés et on fait des dessins, des aquarelles qui sont d’ailleurs magnifiques. Après ça va être, justement, la rue de la République ; et après ça s’est pas arrêté, chaque fois qu’on a fait un trou... On savait que la ville était très vieille, on savait que la fondation remontait à 600 avant Jésus-Christ, donc on a toujours regardé, à partir de ce moment-là, ce qui pouvait y avoir dans le sous-sol. Ça s’est jamais démenti.

Action

Y’a trois chantiers de fouilles préventives autour de la rue de la République. Le responsable de l’intégralité des opérations c’est Bernard Silano, moi, je m’occupe de l’opération de surveillance entre la rue Coutellerie et l’arrivée sur le port, au niveau de la Samaritaine, sur le parcours de la surverse [1]. Sous la surverse, ils installent un collecteur, un égout. On descend profondément dans la terre, en gros à quatre mètres cinquante, cinq mètres. Évidemment, dans une ville comme Marseille, plus on descend profond et plus on a des chances de toucher des vestiges archéologiques, surtout dans un quartier aussi sensible que celui-ci. Devant la Samaritaine, une autre opération de fouilles s’achève. En fait, c’est la suite de la surverse. La troisième c’est la ZAC de la Bourse, neufs sondages sont effectués avant les travaux d’aménagement du parvis. C’est une zone très très sensible : on est autour du Jardin des Vestiges, pas loin de l’Alcazar, où il y a quand même le rempart et beaucoup de vestiges antiques, médiévaux ou modernes.

Sur la rue même, les sondages ont été faits d’une manière systématique ; évidemment les fenêtres qu’on ouvre sont toujours assez distantes les unes des autres, surtout dans un environnement urbain. L’an dernier on avait mis en évidence un mur en gros blocs de calcaire - qu’on a retrouvé là - et qui donnait justement l’occasion de préparer correctement une fouille ou une surveillance de travaux puisqu’on s’attendait à retomber sur la même chose juste à côté.

En dehors du quai, on s’attendait pas à trouver énormément de choses, on a été très surpris dans la mesure où, quasiment dans les tout premiers jours, on a mis au jour quelque chose qu’on a à nouveau interprété comme un quai et qui s’est avéré être le premier mur d’un rempart. On a trouvé le deuxième la semaine suivante. Il s’agit du rempart littoral de la ville romaine de Marseille. On avait vraiment des doutes sur son existence. On pouvait supposer qu’il existait mais on n’était vraiment sûr de rien. De trouver, ça nous conforte dans des hypothèses formulées dès les années vingt par un historien qui avait imaginé qu’il y avait un rempart littoral à l’image d’autres villes grecques ou romaines. On n’a pas les datations précises pour l’instant mais on peut l’estimer du début du premier siècle de notre ère. À cette époque, un grand programme de réaménagement a permis de matérialiser, symboliser la mainmise de Rome sur Marseille. Les Romains se servaient de l’architecture comme d’une marque pour imposer le pouvoir politique. Marseille qui était une grande cité grecque, indépendante, avec un énorme rayonnement en Méditerranée, pour avoir soutenu Pompée pendant les guerres civiles romaines, a subi la colère de César.

Le rempart n’aurait pas pu être conservé, impossible, pour la simple et bonne raison que la surverse il faut la faire passer, on a aucun moyen de la détourner. De toute façon, la détourner c’est passer à côté, donc retoucher un bout du rempart, fatalement. Et faire un espèce de siphon au-dessus c’est impossible parce qu’à ce moment-là, la surverse ne sert plus à rien, elle va se boucher avec du sédiment, donc le mieux qu’on pouvait faire c’était de démonter partiellement pour laisser passer justement d’une part les bouts et d’autre part la surverse. Donc, on a démonté.

Les blocs ont deux mille ans, ils sont très fragilisés, ils sont pas suffisamment en bon état pour être remontés. Ils ont quand même baigné dans l’eau de mer, ils ont été rongés par des petites éponges... Y’a au moins cinq ou six centimètres de leur surface qui est poreuse, pire, c’est un véritable "emmenthal" donc ils sont difficilement exploitables comme ça, en plus, ils ont supporté deux mille ans de poids de sédiments et d’immeubles divers avant la construction de la rue de la République, donc certains sont bien fracturés, certains ont explosé quand on les a touchés à la pelle mécanique. Pourtant on y va doucement, on évite de les faire bouger, on voudrait les sortir entiers. Dans certains cas, le simple fait de poser la pelle dessus et le bloc a lâché. Ces blocs sont en calcaire de la Couronne, un petit village à côté de Carry-le-Rouet où se trouvaient les carrières gréco-romaines. On imagine qu’ils appartiennent à un premier édifice hellénistique, entre le troisième et le premier siècle avant. La construction aurait été démontée par les Romains qui se sont resservis des blocs pour construire ce rempart-là. Ils auront juste eu à les retailler sur place pour les mettre au gabarit. Ce qui expliquerait l’absence, étonnamment, d’inscriptions ; y’en a aucune, pas de marque de fabrique ! Mais on sait jamais, sur les quais il peut y en avoir.

L’idée, quand on fait ce type de travaux, c’est de démonter un minimum. Sur la bonne partie du quai, on s’est contenté de démonter deux épaisseurs de blocs, on en a vu six en profondeur et on sait pas jusqu’où ça va dans le sol ; la pelle n’était pas assez grosse, donc on pouvait pas descendre trop profond. Uniquement deux assises seront démontées pour permettre de passer le tuyau qui reposera sur le rempart d’un côté et sur le quai de l’autre. Deux milles ans séparent les matériaux, c’est le paradoxe. On enlève donc seulement le volume nécessaire, tout ce qui est en-dessous du niveau le plus bas à atteindre, on n’y touche pas ; ça c’est une règle absolue : laisser en place, conserver pour de futurs archéologues qui dans cent, deux cents ou trois cents ans auront sûrement des techniques plus évoluées. Il faut savoir s’arrêter, sinon on prend des risques, les parois qui s’effondrent sur nous... donc à un moment donné on dit "stop", on en a assez vu ; le reste c’est protégé, on n’y touchera pas, on va essayer de démonter au minimum, pour conserver.

En cas de trouvaille, il nous arrive de stopper les machines carrément, c’est ce qu’on a fait là. On a fait ça une première fois sur deux jours et demi, quand on a trouvé le tout premier mur. On a re-arrêté cinq jours, quand on a trouvé le deuxième mur. Puis on a rencontré ce qui avait déjà été vu dans les sondages : le quai romain ; là on a refait un arrêt de cinq jours. Par contre, la mer n’était pas du côté où on l’attendait : elle était au nord au lieu du sud. On a interrompu les travaux, on a pris un peu plus de temps pour retrouver le deuxième quai au sud, avec cette fois-ci la mer du bon côté, côté sud, ce qu’on a trouvé ce matin. En concertation avec le service régional d’archéologie, en l’occurence avec Bruno Bizot pour la ville de Marseille, il a été décidé un nouvel arrêt des travaux de sept jours. On a encore, en gros, trois mètres à faire en arrière du quai, ce qui peut nous arriver, qui serait à la fois une bonne chose et une catastrophe intersidérale pour nous, ça serait de tomber sur une épave, un bateau coulé au pied du quai. Ça me ferait très plaisir mais là, dans l’état de fatigue où je suis actuellement, j’y tiens pas énormément. Je crois que c’est un journaliste de la Provence qui a dit qu’on travaillait à flux tendu et je pense que c’est une assez bonne définition.

On bloque pas réellement le chantier. On utilise ce terme-là, il est inapproprié dans la mesure où on refait notre étude sur la construction, mais on démonte aussi cette construction partiellement et on prépare la tranchée qui va accueillir le collecteur par-dessus, donc quand on va leur rendre le terrain, ils auront plus qu’à poser leur buse par-dessus et ils auront fini.

En réalité, les moyens techniques nous sont fournis par la communauté urbaine, c’est eux qui financent ce genre d’opération. Ce que l’INRAP va payer, déjà, c’est nos salaires - puisqu’on est salariés de l’INRAP - et puis une partie du matériel à notre disposition mais pas l’intégralité. Les aménageurs fournissent beaucoup, sans eux, au niveau technique, on aurait du mal à fonctionner.

On fait partie du chantier de la République, pas vraiment comme un membre du BTP. En général, on a de bons contacts, que ce soit avec les "têtes", donc au niveau de l’aménagement, qu’au niveau des ouvriers. Finalement, ils sont au même rang que nous : ils ont les pieds dans les tranchées et se battent avec des problèmes de pompes et de pelles mécaniques... comme nous. On fait juste une discipline un petit peu à part : eux ils construisent, nous on prépare à la construction. C’est toujours un peu épineux dans la mesure où, au départ, ils ne comprennent pas nécessairement ce qu’on est en train de faire. Mais quand on a un bout de rempart dégagé, nettoyé à la flotte... quand ils ont vu notre manière de travailler, ils ont vu ce qu’on cherchait comme information, ils ont vu la vitesse à laquelle on était capable de recueillir une information... parce que là c’est une opération éclair, c’est un truc sur lequel on aurait pu passer un mois, on l’a fait en sept jours et demi ! On se dit qu’on laisse passer des informations, en même temps on a une telle habitude de ce genre d’opérations qu’on sait presque spontanément ou instinctivement les informations qu’on va recueillir.

Je suis archéologue pour l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives, l’INRAP, je suis technicien, mais je suis technicien un peu particulier dans la mesure où je suis spécialisé dans les environnements anciens et en particulier dans les environnements maritimes, littoraux... donc les vieilles plages. C’est moi qui m’en occupe en particulier à Marseille. C’est pour ça que j’interviens rue de la République parce qu’on imaginait, par contre, qu’on allait être quelque part dans la mer à un moment donné et je suis un des... je suis pas le seul, mais c’est quand même le truc dont je m’occupe le plus, et donc ma présence sur la rue de la République était assez nécessaire. En dehors de ça, je suis spécialisé en histoire de l’alimentation et en particulier de l’utilisation des coquillages dans l’alimentation. Je suis devenu archéologue en quatre-vingt-quatorze. Au départ, c’est pas du tout ma formation puisque j’ai une maîtrise de sciences naturelles. Je suis intervenu sur le chantier Jules Verne pour étudier des huîtres qui datent de l’âge du bronze, qui ont été mangées par les ancêtres des Marseillais et ça été, je dirais pas le coup de foudre mais bon, j’ai mis un pied dans l’archéologie et puis à un moment donné, j’ai mis deux pieds dans l’archéologie et j’y suis resté. Et depuis j’y travaille, essentiellement à Marseille. J’ai fait peu de chantiers en dehors de Marseille, sinon Antibes qui est une fondation massaliote, et j’ai pas mal travaillé en Martinique et en Guadeloupe.

On a dû sortir trente à quarante blocs d’une tonne en moyenne chacun. On a déjà fait quatre voyages avec un camion, on va en faire deux de plus avec le morceau qu’on vient de trouver. Pour l’instant, les blocs sont au quai, on les emmène au dépôt de fouilles archéologiques qui se trouve dans le quartier d’Arenc. C’est un grand entrepôt dans lequel on stocke toute la céramique, tous les blocs qu’on peut sortir. Ça permet aussi de les nettoyer, d’en faire l’étude dans des conditions calmes parce qu’il y a beaucoup de choses à apprendre en matière de ces blocs.

Leçon

La ville romaine s’étend, elle s’appuie sur la butte des Carmes, elle passe même de l’autre côté, en fait. Il ne faut pas oublier qu’au XIXe siècle la Butte des Carmes, elle a un peu disparu, quand on a créé la rue Impériale - actuelle rue de la République. Quand Napoléon III arrive, c’est la mainmise du pouvoir impérial sur Marseille ; les aménageurs de l’époque creusent une tranchée absolument gigantesque à travers la Butte des Carmes, ils descendent... ils font un grand trou, une grande tranchée... Des choses auraient été vues, on dit qu’on a vu telle chose à tel endroit.

Pour ce qui est du secteur du Jardin des Vestiges et de la rue de la République on commence là, à partir d’aujourd’hui, à avoir une idée un petit peu plus précise. Le rempart qu’on a trouvé, qui file d’est en ouest, est à 90°du rempart de la muraille du Jardin des Vestiges, donc on imagine maintenant que ces deux remparts se rencontrent à un moment donné, qu’ils forment un angle droit. Pour l’instant, c’est pas une certitude, mais c’est très très probable ; le premier quai qu’on a trouvé avec la mer au nord vient sûrement se greffer sur le rempart aussi. Il se trouve aussi à 90° par rapport au rempart romain qu’on vient de trouver. Le dernier bout - celui qu’on a trouvé aujourd’hui - a un angle un peu bizarre par rapport aux autres ; on commence à se dire qu’il vient sûrement se fermer, se greffer sur le quai romain qui peut se prolonger par rapport à celui qu’on a dans le Jardin des Vestiges, ce qui formerait le bassin, ce qu’on appelle"la corde du port".

La fonction de ce rempart, c’est un peu la question qu’on se pose. La plupart du temps, le rempart est fait pour séparer la zone portuaire de la ville, c’est comme ça dans pas mal de cités grecques ou romaines, mais ça varie en fonction des cités, en fonction de la topographie du lieu, en fonction des habitants, de ce qu’on veut protéger, de la manière dont la côte est faite. Marseille est un cas particulier : l’actuel Vieux-Port, établi sur la calanque très profonde du Lacydon, rentre très loin dans la terre, jusqu’au Centre Bourse ; il est protégé par une entrée extrêmement étroite, très facile à défendre... D’ailleurs seulement deux chaînes barraient la place du port. Quand on voyait arriver au loin des ennemis on les relevait tout simplement : on les sortait du fond de l’eau, on les tendait en travers de la place, ainsi aucun bateau ne passait. Finalement, il suffisait de protéger ce qui est actuellement le Fort Saint Jean. C’est pas forcément pour rien qu’il se situe là, il doit être sur l’emplacement d’une fortification beaucoup plus ancienne. La partie du rivage entre le fort Saint Jean et la mairie était naturellement protégée par la place du port : à partir du moment où on empêche des bateaux de rentrer dans le port, on n’a pas besoin de protéger finalement la zone littorale, la zone portuaire ; par contre, ce qu’on imagine maintenant, c’est qu’en arrivant au fond du Lacydon, au niveau de l’actuelle Canebière, il faut nécessairement protéger les terres qui sont très proches, donc on met en place cette muraille - peut-être déjà à la période grecque classique, d’ailleurs - pour protéger la ville de ce côté-là et ensuite le port, qui se développe...

C’est justement là que ça commence à devenir rigolo : à partir du premier siècle après Jésus-Christ. On n’a plus vraiment de problèmes sur la Gaule du sud, sur la Narbonnaise, les problèmes ils sont plus loin dehors, ils sont du côté de la frontière avec l’actuelle Allemagne, avec la Belgique, avec les Germains. La Gaule est romanisée, elle est pacifiée, c’est la fameuse Pax romana ; les Romains ont battu les Carthaginois, avec l’aide des Phocéens d’ailleurs, enfin des "Marseillais". C’est eux qui fournissent la flotte aux Romains, qui leur apprennent à fabriquer des bateaux et à se battre sur la mer. C’est Marseille qui apprend ça à Rome, c’est quand même pas rien ! Alors, à quoi sert ce rempart ? Très probablement à marquer la puissance de Rome. Un beau rempart montre qu’on est quelqu’un de puissant, d’impossible à déloger. Toute la politique d’urbanisme romain tourne autour de cette idée-là : marquer très fortement le paysage urbain avec des éléments typiquement romains, et surtout qui se voient. On retrouvera ce principe au moyen-âge avec les cathédrales, ou à l’heure actuelle les gratte-ciel...

Le port était une décharge publique. Alors, on a de l’amphore cassée, l’amphore c’est un peu le tétrabrique de l’époque romaine, c’est vraiment le truc on met tout dedans... quand on en a plus besoin, à la limite, on la jette à la mer, on la casse, donc nous on ramasse ça mais là-dedans y’a aussi ce qu’on appelle la vaisselle utilitaire, qui est peut-être plus importante pour nous que les amphores qui sont très connues. On a des couches de céramique au pied du rempart, au pied du quai. Manifestement, les gens quand ils cassaient leur vaisselle, ils venaient jeter ça par-dessus le rempart, ils balançaient ça dans la mer. Plus on s’éloigne effectivement du rempart, moins on en a, ça c’est une constatation. En plus, comme on est dans une zone portuaire, y’a tout ce qu’on fait tomber par-dessus les bateaux, or ça c’est moins visible ici parce que y’a eu moins de trafic à ce moment-là. Par contre, dans la zone du port commercial, place Jules Verne, avec les Docks qui sont derrière, y’a des choses qui ont été conservées et qu’il faut absolument aller voir. La place Jules Verne, on a retrouvé des cargaisons qui étaient tombées du bateau, y’avait des caisses de céramique, des "sygillées", une céramique romaine à vernis rouge avec des petits dessins en bas relief. Les caisses tombées par-dessus bord étaient prises dans les sédiments, dans l’argile ; les bols et les assiettes étaient encore empilés à l’intérieur. C’était un truc... Ça fait partie des grands moments de bonheur en fait, de trouver quelque chose comme ça parce que ça c’est de la vie. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les vieilles pierres c’est bien, trouver un rempart dont on ignorait l’existence, c’est un grand moment de ma vie, mais trouver la trace de la vie des gens, ça c’est encore plus fabuleux, trouver l’empreinte d’un pouce sur une céramique dans l’argile c’est inimaginable, ... trouver l’empreinte d’un pied nu d’un gars qui passait par là alors que le mortier n’était pas encore sec et se dire "Waouh !"

La zone a été arasée un petit peu trop profondément au XIXe siècle ; on aurait fait une vraie fouille à côté, on aurait sûrement des sols - à condition que les sols en question n’aient pas été détruits - parce que là, il semblerait que le quai et le rempart d’ailleurs aussi ont été démontés assez rapidement, je peux pas dire quand précisément, mais il semblerait que ça a pas fonctionné très longtemps. On sait, a priori que sous la Samaritaine il y a un quai, avec la mer à l’ouest, ça pourrait être une structure du IIIe siècle après Jésus-Christ, qui correspondrait donc au quai qu’on a dans le Jardin des Vestiges. Cette extension rendrait complètement inutile le quai du Ier siècle après Jésus-Christ qu’on vient de trouver, et peut-être aussi la muraille. Dans la mesure où on est dans la paix romaine, qu’il n’y a plus d’ennemi, on démonte le rempart et une partie des quais pour reconstruire quelque chose un petit peu plus loin et gagner encore de l’espace sur la mer, ce qui est une constante de toute façon à Marseille : on gagne perpétuellement de l’espace sur la calanque, à tel point qu’un de mes collègues a parlé de polder. Au niveau de l’Hôtel de Ville on avait les premiers rivages, les plus anciens qu’on ait touchés datent de l’âge de bronze, soit 3500-4000 ans. Ils sont sous la rue Caisserie or, cette rue et les quais du port actuel, y’a approximativement cent cinquante mètres. Donc en 4000 ans, de manière naturelle au début et de manière totalement artificielle à partir des Romains, on a gagné 150 mètres.

Projections

Ça serait une idée absolument merveilleuse de symboliser, en plein milieu de la rue de la République, le passage du rempart par des pavés ou des plaques de bronze, par ce qu’on veut... En général il faut qu’on se batte. Marc Bouéran qui travaillait à la ville à ce moment-là, a réussi Place du Général De Gaulle à faire poser au sol des plaques de bronze symbolisant le rempart médiéval, son fossé, sa contrescarpe et tout ce qui va avec. Dans la bibliothèque de l’Alcazar aussi, y’a une évocation au sol d’un ruisseau assez important qui passait là et de différents aménagements. Pour les thermes ça été beaucoup plus simple parce que les vestiges étaient tellement gros ; de toute façon au moment de l’aménagement de la place, l’architecte a trouvé , quand le projet a été repris, que c’était fondamental de symboliser ça. C’est une ville dans laquelle on ne voit pas les vestiges. Le problème c’est que c’est trop profond, pour donner une idée, quand on a fait les opérations de Jules Verne et ensuite la place Bargemond, pour atteindre les niveaux les plus anciens, on est descendu de six à huit mètres, là-bas les vestiges romains, ils sont à quatre mètres de profondeur, à peu près, ils sont au niveau de la mer actuelle et que le niveau de la mer... enfin y’a eu tellement... ça été tellement gagné au niveau remblai que, en fait, la surface du sol actuel est quatre mètres au-dessus, donc il y a ce qui est médiéval et ce qui est moderne et c’est pour ça qu’on voit pas finalement les vestiges à Marseille. D’autre part il manque peut-être une vraie politique de conservation des vestiges à Marseille, ça c’est évident !

On peut pas se contenter du Jardin des Vestiges. Dans une ville avec un passé aussi riche, on ne peut pas se contenter de faire des fouilles et ensuite ou de re-enfouir ou de démonter. C’est la plus vieille ville de France, quand même ! Une ville qui a deux mille cinq cents ans... C’est pas possible, autre chose dort sous nos pieds. Ce passé qui ne demande finalement qu’à être réveillé, mais bon on va pas non plus aller le pousser pour le réveiller. Nous, on intervient qu’en cas de travaux, d’aménagements urbains ou de construction d’immeubles. Si un jour ils décident, dans la partie qui est entre la rue de la République et l’Hôtel de Ville, de faire un parking par exemple, on aura l’occasion de voir effectivement ce qu’il y a dessous et de confirmer des hypothèses.

L’INRAP a mis en place une politique de valorisation culturelle. Souvent, avant de démarrer un chantier, on réalise des panneaux explicatifs qui reprennent un peu l’histoire du lieu et ce qu’on espère trouver et pourquoi on fait ça. C’est moi qui les fais aussi, j’ai pas eu le temps de le faire donc on a pas de panneaux comme ça pour la rue de la République. Il y en a pour la ZAC de la bourse, devant l’atelier du Patrimoine derrière le Centre Bourse, en gros en face des templiers, y’en aura d’autres devant l’atelier du Patrimoine sur le cours Belsunce. Là on s’est lancé aussi dans la fabrication de plaquettes qui permettent justement d’expliquer le but de l’opération, ce qu’on espérait trouver, rappeler l’histoire du quartier, donc de redonner aux Marseillais, avant même d’avoir fouillé, un pan de leur histoire. Ensuite on essaye, d’une manière systématique de faire intervenir les médias, que ce soit à la télévision qui vient très volontiers ou les quotidiens marseillais, donc la Provence, la Marseillaise et puis les gratuits qu’on peut trouver dans le métro ; la semaine dernière c’est la chaîne Marseille, qui est en quand même bien regardée, qui m’a contacté. Y aussi des conférences. En cours de fouille, même sur le chantier, on a déjà cette volonté d’expliquer aux gens quand on est pas complètement pris par le boulot... On est pas avare de renseignements : les gens nous demandent, on répond avec le plus grand plaisir. Vous savez, ça fait partie de notre travail en fait, on est là, on est dans la culture il faut qu’on rende cette culture, cette histoire aux Marseillais. La fouille terminée on passe en post-fouille, c’est la phase d’études dans un bureau, sur ordinateur ; on fait des plans, des dessins, on réfléchit. Là on redevient des chercheurs, des vrais, comme on peut l’imaginer, du CNRS. On a un an pour rendre un rapport de fouilles, ce qu’on appelle "un document final de synthèse". À partir de là, on peut tout imaginer : une publication... On a eu des publications dans la revue Marseille en particulier, on en a eu quelques unes aussi en cours de route, comme ça dans Archéologia, une revue de vulgarisation ; moins vulgarisateur, mais tout aussi bien, Sciences et Avenir s’y intéresse ; Science et Vie fait régulièrement état des découvertes archéologiques des fouilles préventives donc de l’INRAP la plupart du temps, puisque on est toujours un peu tout seul. Il peut aussi nous consulter sur le site de l’INRAP. Donc on a vraiment une politique de communication, on veut impérativement rendre au public, aux gens, aux habitants des villes leur passé.

Propos recueillis par Patricia Rouillard le 14/04/2006 ; correction : Fanny Saisset.

Notes

[1] La surverse c’est un gros tube qui part du bassin de rétention au niveau de la Place Sadi Carnot et qui descend jusqu’au Vieux-Port. En cas de gros orages, comme on peut en avoir ici lors de ce qu’on appelle les "épisodes cevenols", les eaux de pluie seront relâchées dans le Vieux-Port. Ce dispositif évitera aux Marseillais de revivre l’épisode de quatre-vingt-dix-neuf où la ville avait été noyée.

Réactions à ce temoignage

1 Message

  • "Tous les pieds dans les tranchées" 11 septembre 2009 18:42, par Caesar

    Voilà un article qui m’a fait traverser les barrières du temps, jusqu’ à l’époque gréco-romaine, où Massalia avec son port, fortifié par les romains d’ un rempart littoral, symbolisait la puissance romaine en Méditerranée. Ainsi, j’ ignorais que c’est grâce aux Massaliotes, qui leur apprirent à fabriquer des bateaux et à combattre en mer, que les Romains ont vaincu les Carthaginois. Et d’apprendre que l’antique cité fut un enjeu stratégique et politique, durant les guerres civiles romaines, entre César et Pompée, montre la richesse archéologique présente juste sous nos pieds et qui ne demande qu’à nous révéler, au fur et à mesure des travaux et des tranchées, ses vestiges et ses architectures du passé, qui vont nous éclairer sur les événements historiques passionnants qui eurent lieu ici, dans notre ville... aujourd’hui aussi, en plein chamboulement de rénovation urbaine. Pourtant, tout ce passé prestigieux enfoui, et malgré les intentions de l’Inrap de valoriser ce patrimoine culturel, ne semble pas, outre mesure intéresser les responsables politiques actuels qui préfèrent miser sur de nouveaux chantiers de constructions, sans peut-être réaliser l’importance historique et identitaire de pouvoir restituer aux marseillais et au monde les fondements révélateurs de "la plus vieille ville de France", justifiant un meilleur investissement pour gérer son riche passé archéologique. Preuve du manque de moyens de la politique de conservation archéologique, j’ai assisté, dans mon quartier, au-dessus du port, à un chantier de fouilles sur un site gallo-romain. C’ était les vestiges d’une grande exploitation agricole, qui semblait assez étendue et riche, avec des structures d’habitations et des peintures murales en bon état, que je pouvais apercevoir de l’extérieur, sans que personne n’ ait le temps de répondre à mes questions d’amateur en archéologie ;( même si j’ai fouillé sur des sites gallo-romains en Suisse durant quelques années) on me répondait que leur temps était limité, comme leur budget, et qu’ils étaient souvent sous tension, dans l’urgence... En effet, en peu de jours, ce fut bâclé, juste quelques prélèvements, et depuis, maintenant deux ans, tout est resté en plant, sans recouvrir, ni protection et reste là, à se détériorer sous les intempéries, tandis que les habitants refusent, pétition à l’appui qu’on y construise de nouvelles habitations, pour cause de trop grande promiscuité avec la leur...
    La logique d’un tel comportement me dépasse... Pour revenir à l’archéologue qui s’interroge sur l’avenir , on se retrouve encore devant une contradiction : faudra-t-il construire, encore un nouveau parking, (un comble !) afin de réveiller ce riche passé en somnolence, mais avant, ne faudrait-il pas réveiller les consciences de nos politiciens, endormis sur leur laurier empirique ?

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