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La revue du témoignage urbain

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Inventaires

Une droguerie bien gardée

Tout ce qu’il faut à deux pas de chez soi.

En remontant le boulevard de la Libération et par beau temps, une vitrine pourrait bien attirer votre attention ; sur des tables à même le trottoir, s’empilent pêle-mêle, casseroles, couscoussiers et autres articles de ménage au milieu desquels vous admirerez deux très gros chats vautrés sur leur coussin. Après les caresses d’usage, n’hésitez donc pas a franchir le seuil de la boutique, celle de Rosy, psychologue péruvienne devenue quincaillère-droguiste marseillaise un peu contre le cours du jeu.


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Koinai. - Pouvez-vous commencer par vous présenter ainsi que votre magasin ?

Rosy Fontanet. - Voilà, je m’appelle Rosy Fontanet, je suis commerçante mais sinon je suis psychologue, je n’ai pas pu exercer mon métier parce que je voulais devenir maman.

K. - Vous êtes originaire d’Amérique du Sud ?

RF. - Je viens du Pérou, je suis née à Lima, mais ma famille est originaire du nord du pays.

K. - Avez-vous gardé des liens avec le Pérou ?

RF. - Non, mon papa est décédé, ça été fini. Ma maman est encore en vie mais je m’entends mal avec elle, donc c’est fini. Après le Pérou ne m’intéresse plus. Je n’ai aucune nostalgie.

K. -Vous n’y retournez plus ?

RF. - D’abord j’ai pas d’argent.... Quand on quitte son pays du tiers-monde, on croit qu’on est riche, mais on n’est pas riche, parce qu’on continue à travailler !

K. - Lors de votre arrivée, comment avez-vous ressenti Marseille, quelles impressions avez-vous eu ?

RF. - Ah ! Ça a été horrible ! Un choc, parce que j’ai vécu à Paris deux ans... Je me suis faite à la vie parisienne, j’étais jeune à l’époque, je suis rentrée à la faculté, à St-Denis, et après j’ai connu mon mari, je voulais fonder une famille, et quand je suis venue à Marseille c’était la catastrophe, je suis retournée à Paris tout de suite. Je viens de Lima, c’est une grande ville, donc je suis habituée aux grandes villes, pas aux petites ! Mais après je suis revenue à Marseille et je me suis tranquillisée. J’ai apprécié cette vie, cette vie tranquille... A la longue, on change.

K. - Cela n’a pas vraiment été un choix de venir à Marseille...

RF. - Une obligation !

K. - Est-ce que vous avez choisi de devenir "commerçante" ? Est-ce que c’était une préférence ?

RF. - Non, c’était pas une préférence, parce que mes beaux-parents ne m’ont pas appuyée pour que j’exerce mon métier, donc j’ai été obligée de suivre mon époux dans son activité de commerce. Moi, j’aurais préféré continuer dans le sens de mes études et exercer comme psychologue. En ce moment, on ne serait pas dans les problèmes... comme tout le monde. Comme je me connais, je suis une battante, j’aurais eu une très bonne situation...

K. - Vous avez des regrets ?

RF. - Beaucoup, beaucoup de regrets parce que mes études m’ont beaucoup coûté, j’ai fait des études dans une université privée à Lima. J’ai eu mon équivalence à Paris, une maîtrise de psychologie.

K. - Depuis combien de temps avez vous ce commerce ?

RF. - Depuis l’année 1984.

K. - Les débuts ont-ils été difficiles pour vous faire connaître, pour avoir une clientèle ?

RF. - Non, parce que mon mari a racheté un commerce qui existait, des pieds-noirs, ils avaient leur clientèle, mais quand ils ont su que c’était lui qui reprenait, ils sont beaucoup partis... Après ils sont revenus ! Pas tous, mais ils sont revenus, les clients de l’ancien propriétaire.

K. - Votre magasin a évolué, avez-vous conquis une nouvelle clientèle ?

RF. - Non, mais avant on était un peu indifférent... peut être pas indifférent, mais on liait pas de liens d’amitié. C’étaient des liens superficiels avec les clients, mais maintenant au fil du temps, ils ont appris à nous connaître, ils ont vu que malgré qu’on était jeunes, on n’était pas si mauvais ! Et maintenant on a notre clientèle... moi, ça me fait rire... Je suis catholique pratiquante et croyante, ça m’a donné une autre façon de voir les choses... Ça m’a ouvert les yeux.

K. - Qu’est-ce que les gens viennent principalement chercher dans votre magasin ?

RF. - C’est une droguerie, on marche beaucoup avec la droguerie. Je change souvent d’articles pour attirer les gens. En ce moment, j’ai trouvé un fournisseur chinois et cela me permet de vendre, je n’ai jamais vendu autant, mais à des petits prix. La droguerie, ça ralenti, sinon j’aurais dû fermer.

K. - Vous vendez tout de même beaucoup de produits et très différents.

RF. - On est obligé. C’est ça mon malheur ! Parce qu’il y a des clients qui me disent : "Ah ! Ça fait quatre mois que je cherche ! "Vous vous rendez compte, si on devait vivre avec un client qui vient tous les quatre mois ! Après ce qu’on vend ça plaît et c’est un grand plaisir quand on nous dit : "Ah ! Quel beau magasin !" C’est un plaisir, c’est gratifiant, mais d’autres personnes disent : " Ces chats au milieu, c’est sale... " Ça fait mal ! Et d’autres me disent : " Ah ! C’est tout pendu en l’air, ah il y a les vêtements... " et encore je n’ai pas encore sorti toute la marchandise...

K. - Appréciez-vous la vie au magasin ?

RF. - Oui, oui, c’est agréable, oui, oui je ne m’en passerais pas, je deviens folle à la maison ! Le contact avec la clientèle c’est très agréable, on est reconnu dans la rue, on vous dit bonjour... J’ai un grand privilège vous savez, quand je sors, je vais acheter quelque part, on ne me demande jamais la carte d’identité ! Alors qu’ils le font à ceux qui viennent derrière moi ! On me met le tapis rouge quand je rentre... ce que je n’avais pas dans mon pays malgré que je sois péruvienne.

K. - Votre clientèle est principalement une clientèle de proximité, d’habitués ?

RF. - Oui, oui, de proximité et parfois avec internet, on me cherche aussi. On m’appelle pour me demander si c’est vraiment une droguerie, parce que maintenant elles n’existent plus. Mais nous on tient un peu, grâce à Dieu !

K. - Votre clientèle est-elle jeune, moins jeune... vous voyez un peu toutes les générations ?

RF. - J’ai de tout, mais maintenant que j’ai mes chats dehors, tout le monde s’arrête... Mes chats, mon lapin... ça attire du monde. Mais moi ça me dérange pas. Grâce à mes chats et mon lapin, il y a des clients qui rentrent exclusivement pour les toucher. Ils disent "Je ne veux rien acheter, je veux seulement voir vos animaux..."

K. - On n’a pas cherché à vous les acheter un jour ?

RF. - Oui, oui, oui, ils ont voulu me les enlever pour faire un film ! Avec Depardieu justement... Un monsieur est venu qui se charge des accessoires pour le film. Il cherchait deux chats, il voulait les prendre mais ils ne sont pas dressés ! On ne peut pas les emmener, les lâcher au Pharo et après je ne pourrais plus les rattraper, plus jamais... Il a finalement trouvé un dresseur qui lui a pris 2000 Euros !

K. - Parlons un peu du quartier, est-ce que vous l’avez vu changer depuis votre arrivée ?

RF. - Beaucoup, beaucoup... et en mal ! Maintenant il n’y a plus de commerce, tous les commerces ont fermé et sont devenus des appartements, ensuite les personnes qui étaient ici ont vieilli et sont allées dans des maisons de retraite et d’autres personnes sont venues. Celles-ci ont d’autres habitudes, ils n’achètent pas... Ça va dans le mauvais sens, le quartier est vide maintenant, regardez, il n’y a personne dans la rue, avant ça passait.

K. - Mais le fait d’avoir fait passer le tramway Boulevard Longchamp, d’avoir coupé le flux de voitures, a permis de revaloriser un peu le secteur , qu’en pensez-vous ?

RF. - Peut être en beauté, mais question amélioration du commerce, je ne crois pas. Il y a beaucoup de touristes, c’est vrai, mais ils n’achètent pas, ils viennent pour faire des photos des chats, pour eux oui, ils s’arrêtent...

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