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La tête de l'emploi

La vocation de l’aide social

À la suite de mon entretien avec une relookeuse tournée vers les demandeurs d’emplois, je rencontre Pierre Carreres, 46 ans, ministre du Culte, directeur d’institution, officier à plein temps, aide social et cultuel, cadre de l’Armée du Salut et responsable des locaux de la Canebière. Cette antenne distribue des aides alimentaires et vestimentaires depuis plus de vingt ans.


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Koinai : Depuis quand travaillez-vous à l’Armée du Salut ?
Je suis rentré à plein temps en 93, quant à mon épouse Christiane, c’est avant. Mais ici, à Marseille, c’est seulement depuis 2001. On nous déplace souvent d’un endroit à l’autre... Nous sommes une communauté religieuse. C’est notre statut. On est mobile, on tourne. Avant nous étions dans les Cévennes...

K : Êtes-vous bénévoles ?
Ici, sur la Canebière, notre couple est rémunéré, tous les autres sont bénévoles. Avant novembre 2005, nous étions deux couples payés.

K : Pourquoi avez-vous choisi de travailler dans un centre d’aide ?
C’est une vocation par rapport à la foi chrétienne. Le social en découle un peu.

K : Comment entre-t-on à l’Armée du Salut en tant qu’aide ?
Actuellement dans l’Armée du Salut, il y a deux branches. La plus importante, laïque, est la Fondation Armée du Salut ; elle fait uniquement les œuvres sociales, avec davantage de salariés et des centres d’hébergement. L’autre est une congrégation religieuse dont l’antenne de la Canebière fait partie et développe l’aspect cultuel et l’aspect social de proximité. Il y a moins de salariés lors des petits déjeuners. Du côté de la Fondation, on y entre par recrutement, par petite annonce, par rapport au travail de la personne et à sa qualification. Du côté de la congrégation dont je fais partie, que je connais mieux, c’est un engagement chrétien, par la foi et l’évangile. Ça comprend un aspect social mais aussi religieux.

K : Avez-vous reçu une formation au départ ?
Au point de vue social ? Pas de formation spécifique, non. On n’a pas de diplôme spécifique. On a des stages, pendant un an et demi pour l’accompagnement. Je n’étais pas responsable, je voyais comment faisaient mes collègues. On n’est pas éducateur ; on fait juste de l’alimentaire et vestimentaire. Il y a de la gestion aussi.

K : Au niveau psychologie, vous apprend-on à accueillir les personnes dans le besoin ?
On peut faire des stages d’une manière interne, mais on ne fait pas d’aide psychologique. Si une personne désire parler, il y a une écoute. Mais les gens viennent spécifiquement pour recevoir un colis alimentaire à cuisiner ou pour un petit déjeuner en hiver.

K : Combien de personnes travaillent dans ce centre ?
Mon épouse et moi-même sommes rémunérés, et environ vingt bénévoles pour l’activité courante de toute l’année. En août, pour l’aide alimentaire ou vestimentaire, il y a dix bénévoles. C’est variable. On est ouvert quatre, cinq jours, et il faut qu’on ait toujours des bénévoles. Quand l’un est malade, il faut pouvoir le remplacer. Pour aider les gens, il faut se remuer, il faut faire des efforts.Historique de l’Armée du Salut

K : Combien de personnes recevez-vous en moyenne ?
Par mois, on distribue deux cents colis. On a deux permanences par semaine... Le vestiaire a lieu une fois par mois environ. Il faut compter soixante vestiaires gratuits. Les autres sont payants, à 1 € ou 50 cents le vêtement. C’est une friperie, une vente d’entraide.

K : Qui vous envoie les démunis ?
En principe, on demande une lettre d’assistante sociale. Les centre sociaux étudient la situation des familles ou des personnes seules, leur revenu, pourquoi elles ont besoin d’aide alimentaire ; ils nous les orientent. Nous donnons des colis à cuisiner ; ce ne sont pas des choses à consommer toutes faites, donc s’ils ne peuvent pas cuisiner, on ne leur donne pas. Éventuellement, s’il y a un SDF, on peut l’aider ponctuellement, ce n’est pas un problème.

K : Quels sont les critères de sélection ?
Tout simplement les plus bas revenus. RMI, AH (allocations handicapés) et les demandeurs d’asile qui n’ont pas de revenus déclarés puisqu’ils n’ont pas le droit de travailler.

K : Quel est le profil moyen des bénéficiaires ?
De jeunes couples, entre 20 et 50 ans ; ce sont plutôt des familles avec des enfants qui, souvent, naissent sur le territoire. Des familles du Maghreb ; au point de vue numérique, c’est ce qu’on a le plus. Des familles arméniennes aussi, ou d’Europe de l’est. On a également des personnes seules ou plus âgées.

K : Comment se déroule l’accueil des personnes, la première fois ?
On reçoit lors des permanences sociales, les mardi et vendredi matin, selon ce que l’accompagnateur social nous demande dans sa lettre. La lettre précise le nombre de personnes, la situation : si c’est un RMIste ou un demandeur d’asile. En revanche, pendant l’hiver, les petits déjeuners sont destinés aux personnes isolées.

K : Quel contact établissent les gens avec vous ?
C’est variable. C’est selon leur désir. Lorsqu’ils sont très nombreux, on leur donne juste les colis, c’est alors un contact succinct ; ils nous demandent juste un sac pour transporter les affaires. Mais il arrive que des personnes aient psychologiquement besoin de parler, alors on les écoute.

K : Avez-vous davantage d’habitués, ou chaque jour recevez-vous des visages différents ?
Les réguliers sont surtout des demandeurs d’asile depuis trois, quatre ans. Leur cas n’est pas résolu ; ils n’ont pas eu de réponse définitive, ils sont en recours. Ils sont là. On les aide depuis longtemps mais, normalement, on fait de l’aide d’urgence : pendant quelques mois, quand il y a rupture de RMI, le temps que la situation s’arrange. Mais on ne peut pas prendre les nouveaux régulièrement. On est ceinturé. On les reçoit au coup par coup, et on leur demande d’avoir une nouvelle lettre d’assistante sociale pour revenir. Vu le nombre de demandes, on ne peut pas faire face... Pour les RMIstes, souvent la situation n’évolue pas. De fait, pour eux, on essaie de tourner, on en prend un quota. Tous les six mois, on essaie de les arrêter pour en prendre de nouveaux régulièrement. On n’a pas les structures suffisantes.

K : Comment ça se passe si vous ne pouvez pas accueillir les personnes ou répondre à leurs besoins ?
Disons qu’on les sert une fois, on ne refuse pas, mais on ne peut pas les reconvoquer. Ils doivent refaire les démarches de l’assistance sociale. Parfois on les revoit le mois suivant. Mais on peut rarement aider plus d’une fois par mois. On regarde quand même nos capacités...

K : Cette nourriture vous est donnée par qui ?
Pour l’essentiel, elle vient de la banque alimentaire qui redistribue aux associations qui collectent de diverses manières et qui redistribuent. Deux tonnes par mois, c’est le maximum qu’on puisse faire. Avec deux permanences par semaine, on écoule largement le stock avant la fin du mois. On doit louer une camionnette pour aller chercher la nourriture une fois par mois. Là, on a besoin de beaucoup de bénévoles pour charger et décharger.

K : La location vous coûte cher ?
Dans les 80 €, assurance comprise. Une caution est laissée ; s’il y a le moindre accident, c’est à notre charge. On a pour environ 5 € de gasoil. Les personnes qui viennent chercher de l’aide alimentaire pensent que c’est une aide d’État alors que nous sommes une association privée. Même si on reçoit une subvention de l’État, on a quand même des fonds privés, notamment pour payer nos salaires. Les locaux coûtent cher aussi. Ils appartiennent à l’Armée du Salut, et on doit tout payer : impôts fonciers, notamment. À l’instar de la banque alimentaire ; elle donne gratuitement, mais elle a des frais de location des locaux, d’électricité pour les chambres froides. Ce sont des frais inhérents.

K : La Mairie ne vous fait pas cadeau des impôts ?
Pas du tout, et à la banque alimentaire non plus. Les locations à La Pomme sont chères, là où il y a la banque alimentaire. Les frais sont répercutés sur nous. Même si les denrées sont parfois gratuites, il faut payer les locaux, les fenwicks (monte-charges électriques pour monter les palettes) ; ils ont des emplois à mi-temps, des bénévoles parfois aussi. Ces coûts sont répercutés sur les associations.

K : Quand vous allez chercher la nourriture, cela vous prend combien de temps ?
Ça nous prend la matinée, tous les premier mercredi du mois. Au niveau frais, il faut compter 15 cents le kilos. Ce qui nous fait 300 € par mois, plus la location du véhicule. Si on veut aider les personnes, ça a des coûts.

K : Ce qui m’étonne, c’est que la Mairie ne vous donne pas un petit coup de pouce.
On va essayer de demander des aides, mais on a eu des subventions de la DASS, donc de l’État. Mais c’est difficile pour tout le monde.

K : Au niveau vestimentaire, c’est payant ?
Oui. On peut considérer cela comme une banque d’entraide pour les familles à petit revenu. Ces vêtements nous sont donnés, puis ils sont triés par les bénévoles et rangés dans la salle de culte. Une fois par mois, on les étale pour les présenter au public. Ils sont revendus ; c’est environ 1 € le vêtement. Et les vêtements d’enfant, de bébé : 50 cents. Ce sont de beaux vêtements, ceux de bébé sont presque neufs. Il y a des vestiaires gratuits pour les personnes qui n’ont rien, souvent les demandeurs d’asile qui n’ont pas le droit de travailler. L’assistante sociale nous les envoie. Dans ce cas, on fait des bons gratuits vestiaires. C’est maximum cinq vêtements gratuits par personne pour qu’ils n’aient pas l’idée de les revendre ailleurs.

K : Ces vêtements vous sont donnés par qui ?
Des personnes viennent nous donner des sacs de linges lors des permanences sociales. Il y a de tout dedans : des vêtements en très bon état, d’autres troués. Il faut qu’on les trie.

K : Contactez-vous les entreprises pour obtenir des vêtements ?
Non, en général, il y a pas mal de donateurs. Parfois ce sont elles qui nous contactent mais c’est rare. Parfois ce sont des associations.

K : Et les grandes surfaces, quand elles arrivent en fin de saison ?
Ça peut arriver. Pas à Marseille, mais à Toulon.

K : Combien de linge recevez-vous par mois ?
C’est variable. Souvent des ménages nous amènent des sacs de linge, mais je ne pourrais pas vous dire la quantité.

K : Quel genre de vêtements recevez-vous le plus ?
Surtout des vêtements pour enfant ou bébé ; ils servent car on a beaucoup de demandeurs d’asile qui ont des bébés. On reçoit plus de vêtements pour femme que pour homme. Notamment au niveau des chaussures ; celles des hommes sont vraiment usées. Chemises, pantalons : s’il vient un SDF, on lui donne, tout comme les couvertures. Il y a moins de femmes dehors que d’hommes. Au niveau des manteaux, quand on voit des gens qui ont froid, on leur donne.

K : Comment classez-vous ces vêtements ?
Ici, c’est dans une salle polyvalente d’environ 20 m2, en fait une salle de culte. En général ils sont rangés en hauteur, dans des casiers, des cartons. D’un côté, vêtements femme, ou enfant ou homme, classés selon les genres.

K : La solidarité a-t-elle évolué au cours des décennies ?
Oui. On a constaté que les RMIstes augmentaient, parce qu’actuellement il y a suspension des RMI, pour diverses raisons. En 2001, il y a eu une vague de demandeurs d’asile, des Tchétchènes, des Arméniens, des Algériens. Il y a aussi une évolution dans la mentalité des demandeurs. Depuis trois, quatre ans, je remarque que pour les gens notre aide devient un dû. Ce qui était une aide avec reconnaissance est devenu un dû ; ils viennent avec la lettre de l’assistante sociale et on doit les aider. Et les personnes ne comprennent pas que parfois on n’ait plus d’huile ou autre chose ; du moment qu’on en a donné à un autre, ils exigent qu’on leur en donne aussi. On a beau leur expliquer... Leur besoin justifie le fait qu’on doit leur donner. On n’est pas l’État, ça ils ne le comprennent pas.

K : C’est frustrant ?
Oui, moralement parce qu’on veut les aider, et ils nous reprochent notre travail. Même si on affiche les horaires, même si on prévient les personnes, ils nous reprochent de ne pas avoir été ouvert quand ils sont venus. Cette évolution de mentalité n’est pas valorisante, d’un point de vue humain, mais il faut faire avec. On aimerait s’adapter à la mentalité. On essaie de ne pas s’énerver, on n’est pas là pour ça. C’est vrai que ce n’est pas encourageant. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde ; certaines personnes sont reconnaissantes.

K : Et les dons, ont-ils évolué ?
C’est à peu près stable. Actuellement il y a une saturation des vêtements sur le marché. Je ne me plains pas, mais il y a plus de vêtements qu’on pourrait en avoir. Il y a pléthore ; les gens se débarrassent plus facilement de leurs habits. Seconde main/solid’R Nous sommes preneurs, bien sûr. Mais pour les friperies, on est obligé de baisser les prix... Quant aux bénévoles, c’est plutôt difficile ; on en a moins, et il y a une évolution : il faut respecter leur disponibilité, leurs services. On ne peut pas leur demander la lune, néanmoins on est tributaire de ce que les bénévoles nous proposent, et c’est moins qu’avant... Parmi les bénévoles, des gens qu’on a aidés se sont proposés. Un Arménien et sa famille, toujours demandeurs d’asile, font du bénévolat chez nous. On continue de les aider. Psychologiquement, c’est important pour eux de travailler, d’avoir le sentiment de faire quelque chose d’utile, puisqu’ils n’ont toujours pas le droit de travailler officiellement vu leur situation. C’est un travail au noir, il ne faut pas se le cacher, mais ça leur apporte un contact humain et une amitié qui se fait.

K : Quel enrichissement personnel tirez-vous de votre action ?
Je me suis engagé par rapport à ma foi chrétienne, c’est un cheminement qui nous apporte un équilibre psychologique. Par rapport aux activités sociales, il y a frustration lorsque des personnes vindicatives arrivent. Ce n’est pas facile. Mais d’un autre côté, on a la satisfaction d’avoir aidé des personnes. On a besoin de se sentir utile, de toute façon, que ce soit peu ou beaucoup. Un exemple m’est resté gravé, il y a deux, trois ans, un RMIste a trouvé du travail, il est venu nous remercier ; ça nous a fait chaud au cœur. Mais leur situation n’évolue pas, pour la plupart, c’est un peu dommage... Il y a ceux qui nous remercient de les avoir écoutés. On est heureux même si on a pas résolu tous leurs problèmes. Ils ressortent regonflés, ils ont reçu une nourriture dont ils avaient besoin. Cet échange est important pour nous.

Propos recueillis le 11/04/06 par Christophe Péridier.

Réactions à ce temoignage

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  • La vocation de l’aide social 19 août 2009 18:22, par desperado

    Pendant une période assez longue, j’étais sans activité salariée, et donc un peu démoralisé, comme beaucoup d’ autres "bénéficiaires" du Rmi. Pourtant, je ne suis pas resté à me plaindre sur mon sort ; ce fut même une expérience singulière qui m’ a apporté un peu de sérénité et une certaine responsabilité sociale, qui me faisait défaut, lorsque je n’étais préoccupé que de moi-même. En effet, après avoir pas mal profité de la vie, emplie de sensations fortes, j’ étais en quête de vérité, de sens de l’ existence, puis, je me suis retrouvé isolé, sans ressources, et c’est là, à ce moment que j’ai ouvert les yeux, sur les autres, mes semblables, en situation difficile. Au lieu d’aller voir ailleurs comme d’hab, dans une fuite en avant, je me suis rendu compte que m’intéresser aux difficultés d’ autrui me permettait de comparer avec mes problèmes persos, et de les relativiser, afin de me reconstruire face à la complexité du monde... Pour dire simple : c’est pas facile de se regarder pédaler, quand on est, tête baissée dans le feu de l’action... donc, faire une pause m’ a été bénéfique, en définitive, pour observer et percevoir le rythme de l’endroit et des êtres qui nous entourent, afin de s’immerger dans leur quotidien, pour en être accepté... J’ai, d’abord fait du bénévolat dans des associations, à Marseille, pour faire de la récupération de vêtements et de médicaments, mais au même temps j’ ai rencontré des personnes démunies de mon quartier, à qui je rendais des services, comme faire des courses pour les plus âgés, emmené leur animal de compagnie chez le vétérinaire, et parfois, j’ ai, simplement écouté ce qu’ils avaient à dire... Aujourd’hui, je suis moins disponible, et la plupart des gens isolés du quartier sont partis, mais je continue d’aider certains démunis et à faire du bénévolat pour les animaux abandonnés, en tant que membre actif de la Spa, débordée, en cette période estivale, par le nombre croissant d’abandons. Face à l’incompréhension des égoïstes, nombrilistes qui se demandent d’où me vient l’argent pour aider les nécessiteux, pour nourrir et faire stériliser les chats errants du quartier, je tente de leur expliquer qu’ en aidant autrui, malgré mes faibles moyens, je m’ aide moi-même, en m’enrichissant au delà de ce qu’ on peut imaginer... et peut-être ai-je plus besoin des laissés-pour-compte, qu’eux de moi... En tous cas, je ne connais pas d’autre mode de vie, pour rester en accord avec mes convictions, face à la révoltante déliquescence des valeurs de... fraternité. Mais, surtout conserver ma vocation première, c’est l’enfance de l’art : le justicier sans masque, le chevalier fantasque...

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