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La revue du témoignage urbain

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L'enfance de l'art

Maggie Paille fait des histoires

Pour une fois il sera deux fois

"Je me revois, j’étais petite fille, je vivais encore dans la maison de mes parents, dans cette grande et belle vieille maison que vous pouvez voir là : la photo sur le mur… et j’étais à moitié enfouie dans le placard où je fourrais mes jouets, et là j’avais un petit livre que je lisais, il n’avait plus de couverture. C’était les contes de Perrault et Madame D’Aulnois. C’est mon plus vieux souvenir de contact avec le conte. Je partais dans cet univers. " Maggie Paille, 52 ans, intermittente du spectacle.


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dessins d'Enzo - sélection : JLopez
 dessins d’Enzo - sélection : JLopez

Koinai : Devenir conteuse, c’est un rêve d’enfant, un hasard, une vocation ?
Alors, c’est peut-être la réalisation d’un rêve d’enfant mais pendant longtemps j’ai porté ce rêve sans le savoir. Le hasard ? Oui, si on appelle "hasard" les choses qui nous arrivent. Moi je crois qu’elles ne nous arrivent pas par hasard. "Vocation" ? Heu… c’est la même chose : je pense que nous sommes porteurs de notre destin. Par moments il tape au carreau en disant : "Coucou, je suis là". Parfois on entend et on ouvre la porte ou la fenêtre, parfois on n’entend pas. Bon, j’ai mis un certain temps à entendre. Ça remonte à pas mal d’années. À l’époque je ne pensais pas du tout devenir conteuse, mais j’avais des images dans ma tête et un jour, ou plutôt une nuit - ça se passait beaucoup la nuit, j’ai un très mauvais sommeil… - et donc j’avais une image dans ma tête, et je l’ai laissée grandir, vivre. Ça a pris du temps.

K : Et quelle était cette image ?
C’était l’image d’une araignée dans sa toile. Je hais les araignées ! Et donc il y avait cette image dans sa toile et c’était lié à une situation personnelle que j’étais en train de vivre. Et cette image - c’est extraordinaire ! - a résumé exactement la situation que j’étais en train de vivre. Je la vivais depuis longtemps, et je n’arrivais pas à la saisir, ça m’échappait. Or là, tout d’un coup, j’ai eu la sensation que tout se résumait à cette image. Et au bout de quelques mois, ça à été très long, c’est sorti, là, sous la forme d’une histoire. Ça a commencé là.

K : Qui vous contait des histoires ?
On ne me racontait pas d’histoires quand j’étais enfant. Mes parents n’avaient pas le temps, mes grands mères - je n’en avais plus qu’une - ne racontaient pas, ma tantine qui vivait avec nous, non plus ; elle nous faisait réciter le chapelet mais pas raconter d’histoires.

K : Mais qu’est-ce qui a déclenché l’envie de raconter ?
J’ai commencé donc avec cette histoire de l’araignée, je l’avais intitulée : "La reine araignée". Je ne l’ai jamais racontée, d’ailleurs, et je ne pense pas que je la raconte un jour… Et je me suis prise au jeu, c’est-à-dire que je me suis faite attentive à ce qui se passait. Et puis j’ai écrit d’autres histoires, et c’est là que mes enfants m’ont introduite dans leur école. Et c’est parti de là. Je me suis aperçue, d’ailleurs, à ce moment là que écrire des histoires c’est une chose, en raconter c’est complètement autre chose.

K : Quelle différence alors entre écrire et conter ?
Eh bien, raconter une histoire qui est écrite dans un livre, j’allais dire, c’est facile. Mais raconter sa propre histoire, ça m’était très difficile. Et donc un jour j’ai vu dans la presse un stage d’initiation aux contes, et je me suis tournée vers l’association qui organisait ce stage, et là, ça a été le déclic. Mais alors, complètement ! À l’époque j’ai fait ce stage plus par… curiosité que dans le but d’en faire un métier. Mais ça a été là - vraiment le déclic ! - que j’ai décidé d’en faire un métier.

K : C’était à quelle époque de votre vie ?
C’ était… On est en quelle année ?… 2005, 2006… Il y a quatorze ans. Ça fait une bonne grosse dizaine d’années.

K : Quelle a été votre toute première histoire ?
J’essaie de me souvenir… Alors, j’avais fait ce stage, et les organisatrices m’ont tout de suite dit : "Toi, t’es une conteuse née". Ça m’a fait plaisir et c’est vrai que ça a été au cours de ce stage que j’ai dit : "Je vous préviens, moi, je veux en faire un métier." Alors j’ai continué à conter avec cette association bénévole, pendant un certain temps. Mais la première fois où je me suis trouvée, donc, face à un public, ça a été tout de suite après ce stage puisque cette association avait été demandée pour une fête, pour une grosse manifestation des comités d’entreprise, et là je me suis embarquée, voilà, je suis partie.

K : Quel souvenir gardez-vous de vos premiers pas de conteuse ?
Moi, j’en ai gardé un souvenir émerveillé. Non pas de ma prestation, hein ! _ … D’abord cette manifestation énorme sur le thème du livre : nous étions nombreux, dont un conteur Djihad Darwiche, qui m’a… C’est marrant parce que je le retrouve de loin en loin sur ma route. J’en avais beaucoup entendu parler dans cette association, je l’ai découvert à cette occasion. Je l’ai revu ensuite dans une école, celle où étaient mes enfants, et où durant plusieurs années j’ai animé des ateliers de contes. Je l’ai retrouvé de loin en loin au cours des festivals, et voilà, ça s’est enclenché comme cela.

K : Avez-vous un maître ou des modèles ?
Des maîtres, des modèles, heu… ? Je sais que beaucoup de débutants sont extrêmement influencés par le conteur et écrivain Henri Gougaud qui est un des maîtres du conte. Quand il est en scène, c’est impressionnant : il y a cinq cents personnes dans la salle et vous avez l’impression qu’il ne s’adresse qu’à vous-même. Il m’impressionne également dans son écriture qui est "forte". Et c’est là l’obstacle pour les débutants. Moi, ça ne m’a pas trop influencée, dans la mesure où je suis arrivée au conte un peu tardivement quand même. J’avais déjà ma personnalité et comme je racontais aussi beaucoup mes propres histoires, j’ai échappé… Oh ! J’ai dû avoir des petites colorations, je ne le nie pas, mais moins que de jeunes conteurs qui débutent. Mais bon, c’est peut-être une bêtise de dire cela parce qu’un débutant impose aussi sa personnalité. Mais enfin, j’en ai connu beaucoup qui ont du mal parce qu’ils sont marqués.

K : Quelles impressions ressentez-vous avec votre public ?
Ecoutez, heu… Le public, c’est très ambivalent : le public peut être extrêmement poli et faire des retours qui ne sonnent pas juste, par politesse, ou alors, il est sincère. Moi j’opte pour la seconde parce qu’on le sent. C’est un lien qui se passe entre le cœur de la personne qui conte et le cœur des gens qui sont dans le public. Et ça, ça ne trompe personne. Un lien de cœur à cœur. Je sais que quand je conte, arrive le moment - ça ne vient pas tout de suite en claquant des doigts - où ça y est, je sens qu’on est bien ensemble. Et là, à un moment donné, ça fait un mouvement de bascule : on bascule dans un silence particulier. Bon ben là, ça y est !

K : Avez-vous eu des réactions négatives ?
Je n’ai jamais eu de réactions d’hostilité, ou alors dans un contexte particulier que je vous dirai après. Sinon je pense que je sais, je sais que je touche le public, et qu’il me le manifeste, et ça, c’est le bonheur.

K : Votre famille vous a-t-elle soutenue ?
Ma famille ? Je vais vous dire une chose affreuse : "Je pense que cela a contribué à faire éclater mon couple ." À l’époque, j’avais des ateliers dans l’école de mes enfants, et bien sûr, ayant été femme au foyer, mes enfants rentraient, j’étais là pour les accueillir, tout était prêt. Or, là, les choses avaient changé. Tout était toujours prêt, mais je n’étais plus là pour les accueillir. Et un jour ils m’ont dit : "Maman, on en a marre, t’es jamais là, on ne te voit plus quand on rentre de l’école, c’est dur." Ils ont râlé, ils ont protesté. Ça m’a ébranlée. Voilà. Donc, j’ai pris une grande feuille de papier, j’ai pris un crayon, j’ai fait un grand trait au milieu de la feuille, j’ai mis : pour arrêter les contes, pour continuer les contes. J’ai mis toutes les raisons que j’avais pour arrêter les contes : les enfants trouvaient que j’étais moins présente, la tension au niveau du couple, le linge pas repassé régulièrement, le ménage pas systématique… Disons que la vie à la maison avait un peu changé, c’étaient les raisons pour arrêter. Maintenant, pour continuer, eh bien la première raison : moi j’y trouvais un épanouissement extraordinaire que je n’ai trouvé nulle part ailleurs ; désolée pour les enfants mais "être la femme de…" non seulement ça ne me suffisait plus, mais ça me posait des problèmes. J’y trouvais tellement… c’est une telle nourriture que si j’arrêtais, ma vie n’avait plus de sens. Ma foi, je me suis dit : c’est pas compliqué, je continue. Je me souviens avoir dit à mes enfants : "Je ne vous abandonne pas. C’est pas parce que je suis absente une ou deux heures après l’école, que le monde va s’écrouler, que tout est perdu." Et mes enfants se sont très bien habitués et en sont même très fiers, depuis.

K : Comment vous êtes-vous professionnalisée, malgré ces contraintes ?
Au début ça a été pris comme une occupation : "Maggie s’occupe". J’ai prolongé mon apprentissage, j’ai conté sans arrêt dans plein d’endroits, j’ai fait d’autres stages [Maggie Paille a travaillé pour deux associations : Cobalt et ArtisteNCo] et surtout je suis allée écouter beaucoup, beaucoup de conteurs. Ça a duré un certain temps, et malgré les réticences de mon mari, j’ai continué par la petite porte : je me suis tournée vers une association qui m’a salariée. Et là, les contes c’est comme la vie - je vais avoir l’air de faire une digression - : un jour, un journaliste m’a posé la question et par boutade, je lui ai répondu ceci : "je vous fais une confidence : mon mari a une position éminente dans le gouvernement, il est chef d’état, sa femme l’a trompé, il ne s’en est jamais remis, il lui a fait couper la tête. La deuxième, la même chose… " Il m’a écoutée au départ, tout d’un coup il a hurlé de rire. Parce que symboliquement il y a quelque chose de cet ordre-là.

K : C’est une deuxième nature, chez vous ?
Je sais que si je ne fais pas ce que je fais, si j’arrête les contes, si je ne réponds pas aux contes, eh bien… je suis morte. Ce n’est pas une deuxième nature, je crois que c’est "ma" nature, de conter. J’ai fait un détour par l’enseignement avant de me marier, et mes méthodes n’avaient rien d’académique. J’ai essayé d’être académique.

Propos recueillis par Djida Thomas le 03/10/06 ; rédaction Patricia Rouillard.

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