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L'enfance de l'art

De la bergère au fauteuil à la reine

La réussite d’une tapissière cosmopolite

Tissus d’ameublement traditionnel, soieries orientales, cuir, croco ou skaï, au gré des envies et desiderata de ses clients, Stéphanie O’kane, styliste de formation, rhabille les fauteuils et canapés qu’on vient lui déposer. Elle crée aussi ses propres pièces en s’inspirant de ses multiples origines irlandaise, américaine, allemande... et tisse les fils de sa réussite au coeur de Marseille qu’elle a su conquérir.


 

Koinaï - Pouvez-vous vous présenter ?

Stéphanie O’kane - Je suis Stéphanie O’kane, tapissière d’ameublement ici à Marseille, Boulevard de la Libération.

K. - Pouvez-vous nous retracer votre parcours professionnel et votre formation ?

S.O. - Ma première formation c’est styliste aux Beaux-Arts, styliste vêtements. Après cette formation, j’ai travaillé dans autre chose, mais j’ai toujours gardé le contact avec le textile en apprenant à tisser. Puis en venant à Marseille, il y a dix ans, j’ai fait une formation au lycée Poinso Chapuis pour apprendre la garniture des sièges. Ensuite j’ai travaillé comme tapissière et je me suis installée à mon compte.

K. - Pouvez-vous nous présenter votre boutique et depuis quand êtes-vous installée ici ?

S.O. - Ça fait 8 ans que je suis installée ici. Je fais des rénovations de fauteuils, de canapés, je fabrique des rideaux, des housses pour les fauteuils, tout ce qui touche à l’ameublement. Et aussi des tentures murales dans les maisons où on attache le tissu au mur. Mais c’est surtout les sièges, soit refaire la garniture et poser un tissu neuf ou juste refaire le tissu. Je travaille en tissu, mais aussi en cuir, en skaï... ce que les clients choisissent.

K. - Comment se sont passés vos débuts dans ce quartier quand vous avez ouvert la boutique ?

S.O. - Ça a assez vite démarré. C’est un lieu de passage et après de bouche à oreille je me suis fait connaître. Là en ce moment, j’ai eu deux clientes pour qui j’ai travaillé il y a 7 ans, qui sont toutes les deux revenues cette année. On ne travaille avec les mêmes personnes nécessairement tous les ans, mais tous les quelques années, quelqu’un revient.

K. - Comment vous est venue cette passion pour la tapisserie d’ameublement ?

S.O. - J’ai toujours été dans le textile. Quand je suis arrivée à Marseille, même si je parlais 3 langues et que j’avais des expériences dans d’autres domaines, je ne trouvais pas de travail. Ou le seul travail qu’on voulait me proposer dans un hôtel 3 étoiles, ça payait le smic. Et j’ai dit : « voilà je suis un peu trop qualifiée pour gagner le smic d’après moi, et si je vais gagner le smic... », je me suis dit : « ... au moins, je veux faire quelque chose qui me fait vraiment plaisir ». Et c’est là que j’ai commencé à chercher, j’ai trouvé la formation... J’avais le côté couture pour les rideaux ou les housses de coussins, mais j’avais pas la technique pour les fauteuils, pour faire les garnitures. Alors j’ai fait cette formation et comme on dit : « la roue tourne » Cette année ça fait 10 ans que j’ai fait la formation, c’est moi qui suis maintenant le professeur. J’ai juste commencé cette semaine à enseigner...

K. - Vous êtes également formatrice.

S.O. - C’est une formation pour adulte organisée par le Greta. Le monsieur qui le faisait depuis 4 ans a pris sa retraite. Du coup, ils m’ont choisie moi pour être professeur. Je partage mon temps, je fais deux jours et demi là-bas et 3 jours ici à l’atelier. Voilà, 10 ans plus tard, c’est moi qui enseigne !

K. - Est-ce que les matières que vous utilisez pour fabriquer vos objets se trouvent facilement ?

S.O. - En France, je dirais qu’il y a 3 ou 4 maisons qui font les fournitures de base. Mais pour nous le plus important, c’est les tissus ! Et là pour les tissus, il y a beaucoup de producteurs et d’éditeurs, même si comme tout le monde, ils commencent à avoir des problèmes... du coup il y a des petites maisons qui se font acheter par les grandes maisons... Mais on reste quand même avec un grand choix de tissus.

K. - Quel genre de clientèle avez-vous et quelles sont leurs demandes ?

S.O. - Pour la plupart je dirais que 70 % du travail, c’est refaire les fauteuils et les canapés ; et 25 % c’est faire les rideaux, les housses de coussins, les housses des sièges... Et 5 % c’est la vente. Parce que je prépare aussi des fauteuils que je vends.

K. - Au niveau des tapisseries, est-ce qu’il y a un client ou une cliente qui vous a demandé un petit truc loufoque, un peu différent de ce que vous faîtes d’habitude ?

S.O. - De temps à autre. Cette année, c’était un monsieur qui voulait qu’on change un peu les couleurs sur son fauteuil. Il avait amené des bordures de sari de l’Inde avec beaucoup de perles, et on les a appliqué sur le dossier pour faire un dessin en plus. Autrement, j’ai déjà mis du skaï en faux crocodile sur un mur ou habillé un fauteuil en peau de crocodile...

K. - Et ça vous prend combien de temps pour faire par exemple une chaise ou un fauteuil ?

S.O. - Une chaise de salle à manger où il faut faire l’assise et le dossier, ça peut tourner dans les 20 heures. Ça dépend tout ce qu’il y a à faire et des matières à mettre dessus.

K. - Et un fauteuil par exemple, ça peut prendre plus de temps ? Vous êtes seule à le faire ou il y a des gens qui vous aident ?

S.O. - Moi je suis seule, après j’ai des stagiaires de l’école de Poinso Chapuis, soit des jeunes qui sont en formation régulière ou des adultes par le Greta. Pour passer son CAP, on est obligé de faire 3 mois de formation en entreprise. Du coup, il y a toujours du monde qui demande des stages pour se former.

K. - Si je me rappelle bien, vous êtes d’origine américaine... ?

S.O. - Je suis irlandaise américaine du côté de mon père et je suis allemande du côté de ma mère. Du coup, je parle anglais, allemand et français. Et je suis aussi de nationalité française.

K. - Est-ce que ce mélange de cultures vous donne de l’inspiration pour vos travaux ?

S.O. - Oui, parce que je peux facilement lire et regarder des magasines, des livres, des revues spécialisées... pas seulement édités en français mais aussi dans les autres langues. Je m’inspire bien sûr de différentes cultures.

K. - Pourquoi avoir choisi de venir à Marseille ?

S.O. - Dans ma jeunesse, j’ai été longtemps en Allemagne, après j’ai vécu au États-Unis et je voulais revenir en Europe... J’ai rencontré un marseillais. Comme d’habitude, on vient pour...

K. - A votre arrivée à Marseille, quelles étaient les premières impressions que vous avez eues sur la ville, sur les gens ?

S.O. - Moi, je m’attendais à ce que Marseille soit plus cosmopolite parce que c’était quand même une ville d’un million d’habitants. J’ai trouvé que ça faisait très village dans ses attitudes et dans ce qu’il y avait en tant que possibilités de travail pour moi. Normalement, une ville portuaire d’un million d’habitants, on se dirait ; « voilà qu’il va y avoir des compagnies qui cherchent du monde surtout des gens qui parlent plusieurs langues... » Et en fait il n’y avait rien. C’était il y a 12 ans, je suis arrivée en 1999, c’était vraiment différent d’aujourd’hui. Ça a quand même beaucoup évolué depuis 12 ans que je suis là. Je trouve qu’ici, c’est très « le clan », « la famille », c’est très méditerranéen dans ce sens-là !

K. - Et aujourd’hui votre regard a t-il changé sur certaines choses, comparé à quand vous êtes arrivée ?

S.O. - Je vais malheureusement dire que Marseille est devenue très sale, ça c’est la pire chose, enfin une des pires choses. Il y a l’incivisme, la saleté typique de Marseille ! Vous faites 200 kilomètres vers le Nord et c’est déjà une autre histoire... c’est pas nécessaire d’aller jusqu’en Allemagne ou en Suisse où c’est vraiment très propre. Il faut juste aller en dehors de Marseille ! Et ça c’est désolant de le voir, parce que c’est quand même une ville magnifique, un peu de civisme, un peu de politesse envers ses cohabitants, il suffirait de pas grand chose pour faire une vie plus agréable. Autrement, je trouve que ça a gardé quand même ses caractères de quartiers. Et en général les gens ici sont très accueillants, très gentils.

K. - Est-ce que vous avez un souvenir particulier, lié à la boutique ou lié à la ville de Marseille, dont vous aimeriez parler ?

S.O. - On m’a toujours bien acceptée, ça n’a pas été un problème. J’essaye de créer des liens avec d’autres artisans, ici dans le quartier on est pas mal d’artisans d’art. Il y a des ébénistes, restaurateurs, il y a des doreurs céramique, artistes... C’est un bon quartier, moi j’aime bien.

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