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La revue du témoignage urbain

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Industries Marseillaises

Sainte Lucie et l’Hippocampe

Marchande de marée

En sa dix-huitième année, sitôt après avoir rencontré son mari, patron pêcheur de père en fils, Dominique Esposito, 50 ans, a arrêté ses études et s’est mise à son étal aux couleurs vives et aux reflets moirés, sur le Vieux-Port de Marseille : « Ah oui ! Y’a une ambiance particulière, sur le port. Bè, c’est lié à l’esprit du marché, à la tradition surtout aussi : les gens aiment bien la tradition de la vente du poisson. C’est un peu spécial, ça se passe qu’ici, quoi. » Au rythme du cri des mouettes, du chant des mâts et du bruit des chalands, la voix de la poissonnière.


Voir en ligne : l’oeil de Sainte Lucie

Koinai : Comment se sont passés les débuts ?
Ah ! Bè ç’a été très agréable, ça m’a fait du bien. Je m’y suis fait de suite, c’était très bien, à l’époque, ça marchait beaucoup mieux que maintenant, quand même.

K : Quels poissons vendez-vous ?
Heu… la sole, le merlan, c’est les plus ; la baudroie, les bons poissons, les loups, les daurades aussi.

K : Vous travaillez en équipe ?
Avec mon mari, c’est tout. Moi, je commence à travailler vraiment ici à partir de dix heures, jusqu’à une heure. Si c’est beau temps, oui, quand c’est mauvais temps on se repose.

K : Quelle est votre clientèle ?
On a beaucoup de fidèles, personnes âgées, souvent, qui viennent depuis quelques années, quand même. Y’en a quelques-uns depuis le début, oui. Y’en a que si j’ai pas de poissons, y s’en vont, y z’achètent pas ; pas tous, mais quelques uns. Des touristes, non, y z’achètent pas de poisson. Bè non, parce qu’ils sont à l’hôtel, à part ceux qui louent mais c’est très rare. Voilà, que des Marseillais, à part les porte-bonheur, oui, ça on les vend aux touristes. C’est l’œil de Sainte Lucie, c’est les porte-bonheur des pêcheurs et nous, les pêcheurs marseillais, on met ça dans le porte-monnaie et avec ça on a de l’argent toute l’année. C’est à 2 € pièce et 1 € les petites, et ça s’offre comme porte-bonheur ou ça se monte en bijoux. C’est la porte de l’escargot de mer, c’est l’opercule, en fait, la protection pour pas se faire manger. En fait, l’escargot de mer, le vrai nom, c’est le turbo. Ça se mange bouilli, oui, tout à fait.

K : Comment se comportent les touristes ?
Oh ! C’est assez agréable : ils posent beaucoup de questions, y z’aiment bien regarder, hè. Ça fait du mouvement, mais ça fait pas de la clientèle, non. L’animation, c’est tout, et des photos : on voyage beaucoup avec les touristes !

K : Vous arrive-t-il d’avoir des clients râleurs ?
Oh oui !… Hèèè ! on essaie de supporter ; y’en a qui les envoient paître, moi non, j’envoie pas balader. Bè, j’essaye de supporter, quoi, parce que y’en a que vraiment y sont pénibles, ils en profitent de la concurrence, je vous le dis, hè (rire) : baisser les prix, oh là là ! Y viennent une fois, deux fois, trois fois, oui oui, ils espèrent qu’on craque, des fois on craque parce qu’on veut vendre et ils le savent. C’est un article qui peut pas se conserver, quoi.

K : Vous vendez tout le poisson de la journée ?
On essaye de le vendre dans la journée, hè. Des fois, ça arrive qu’on en ramène, on le brade le lendemain mais bon, dans l’ensemble je finis tous les jours, j’ai pas des grosses grosses quantités. Là y’a des pageots, ça, c’est la galinette, des rougets grondins, poissons volants.

K : Quelle est la saison la plus fructueuse ?
L’été, en principe. Cet été, mois d’août on a bien travaillé. Oui, quand y sont en vacances, y cuisinent un peu plus.

K : Quel est votre poisson préféré ?
Moi ? J’aime bien le turbot, la sole, le loup, les daurades, aussi… Le Saint-Pierre, c’est pas mal aussi.

K : Quelles sont les contraintes du métier ?
Les contraintes c’est le temps, surtout, on dépend tout le temps du temps. On a pas de dimanche, s’il fait beau temps il faut y aller parce que tant, le lundi, le mardi y fait mauvais temps, donc pour nous y’a pas de poissons.

K : Vous portez une tenue de travail ?
Oh non, on est surtout à l’aise : on se couvre bien l’hiver, et un bon tablier pour bien se protéger. Le tablier noir, c’est pour mettre les sous (rire) ! On essaye de le remplir quand on peut.

K : Votre activité est salissante ?
Ah ! Bè oui, là on est obligé de se doucher, de laver les vêtements tous les jours, on a pas le choix.

K : Quelles qualités faut-il pour être vendeuse de poissons ?
Il faut avoir beaucoup de patience, parce qu’ici les clients ils sont parfois casse-pieds (rire) : ils marchandent, ouh là là ! Ils réfléchissent beaucoup avant d’acheter, maintenant. Beaucoup de relationnel, et puis y’a la concurrence, sur les prix, il faut faire attention à la vente, toujours aux aguets (rire) !

K : Votre meilleure recette de poisson ?
Une bouillabaisse de calamars, avec des gambas : ça fait comme un velouté, c’est délicieux. Je fais revenir les oignons, tomates, fenouil, l’ail, les calamars, quand les calamars commencent un peu à s’attendrir je mets un peu d’eau avec des pommes de terre, du safran, je fais cuire à petit feu mes pommes de terre avec ces tomates et le safran et au dernier moment, je mets les gambas et voilà : tout ensemble, c’est délicieux, très très bon.

K : Quel aspect du métier préférez-vous ?
Oh ! C’est le contact avec les gens, la liberté de choisir si on veut travailler ou pas, voilà.

K : Et qu’est-ce qui vous plaît le moins ?
Le moins, c’est supporter un peu la difficulté de la vente : maintenant ça devient dur… Ouais, les femmes qui travaillent, elles ont de moins en moins de temps de cuisiner le poisson, elles font des trucs vite faits ou elles vont au restaurant. La femme d’aujourd’hui cuisine beaucoup moins qu’avant ; c’est normal, on la comprend, elle travaille toute la semaine.

K : Quelles sont les difficultés de la profession ?
La vente, c’est le pire. Le froid aussi, hè. Nous encore, l’hiver - main’ant on a un âge où on travaille beaucoup moins - quand il fait vraiment froid on travaille plus. Oui, nous on est à la retraite, en fait, les pêcheurs ont droit de travailler encore après la retraite, nous on travaille mais plus cool. Ça permet d’arrondir la retraite parce qu’on a qu’une retraite pour deux, et puis la femme elle a toujours travaillé avec le mari, elle a pas de retraite.

K : Quelle évolution notez-vous depuis vos débuts ?
Surtout la vente qui a beaucoup diminué. La pêche aussi, parce qu’au début, admettons il fallait caler vingt pièces de filet, maintenant pour s’en sortir y faut en caler cinquante et y’en a qui en calent cent, cent cinquante pièces pour arriver à s’en sortir. Ça veut dire jeter les filets à la mer, tant de pièces pour caler. Deux, trois fois plus de filets qu’à l’époque quand j’ai commencé, pour arriver à faire des pêches à peu près similaires.

K : Qu’est-ce qui vous lie au port, à Marseille ?
Bè j’aime bien, c’est ma ville, j’y suis attachée, je suis née ici et voilà, je peux pas m’en passer, hè.

K : Vous avez une anecdote ?
Ah ! Ça peut arriver qu’y ait des disputes sur le port, ça crie un peu (rire), ça met un peu d’ambiance : ça explose, après ça s’arrête. On a le plaisir de voir passer des artistes de temps en temps ça, ça fait plaisir : Les Inconnus, une fois, qui on a vu ? Là je me souviens plus, on en a tellement vus… Sophie Davant, une fois est venue aussi. Ils viennent comme ça, pour regarder la vente du poisson. Et puis, bè y’a des gens qui passent, qui disent mettons, à leurs petits-enfants : "Oh ! Regarde, ça c’est de la daurade" alors que c’est du maquereau, ça c’est marrant (rire) ! On sait pas si on doit leur dire ou pas...

K : Et vous-même, vous pêchez ?
Ça m’arrive de temps en temps, je vais avec mon mari. J’adore ça, quand il fait beau, oui. Ah ! Bè je vais avec mon mari et on étale les filets, bon, moi je mène le bateau…

K : Pourquoi le nom de "L’Hippocampe" ?
Ah ! Bè parce que on aime bien les hippocampes, tout simplement (rire) ! On collectionne les hippocampes, on adore ça. Pas les vrais, y’en a plus, ici, mais à l’époque on les trouvait dans les filets.

K : Si c’était à refaire, vous referiez ce métier ?
À la même époque, oui, ce serait main’ant, franchement non, c’est trop dur. Se lancer à l’époque qu’on est, faut avoir du courage.

K : Quel conseil adressez-vous aux jeunes qui débutent ?
Bè, de travailler à fond pour arriver à s’en sortir, faut pas lâcher le morceau, hè, ou alors changer de métier, mais bon ce serait dommage, quoi. À Marseille, on a la chance d’avoir le poisson vivant, c’est quand même quelque chose de bien, et puis c’est naturel, en plus. Je leur souhaite beaucoup de courage et j’espère que ça ira mieux mais, vu le prix du gasoil et la vente comme elle devient, la pêche ce qu’elle devient, ça va être dur pour eux.

K : Et après vous, il y aura la relève ?
Pas de chez nous, non… pas de relève. Hèèè ! Y’a mon fils qui vient un petit peu en ce moment mais bon, je pense pas qu’il ait envie de continuer. C’est dur, y’a pas de dimanche, les jeunes y z’ont du mal à s’y habituer.

Propos recueillis par Marie-José Flandin le 2/11/07 ; rédaction : Odile Fourmillier ; image : Laurent Dumoulin.

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