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La revue du témoignage urbain

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Industries Marseillaises

Le ferry-boat se refait une beauté

Carénage et charpentage

Tirés hors de leur élément marin qui a laissé ses traces sur les coques, les navires offrent au regard la partie habituellement immergée de leur anatomie pour recevoir leurs soins annuels : karcher, ponçage, antifouling, restauration... « Oh ! Ici, on traite beaucoup de bateaux, de la barquette à la vedette rapide en passant par les voiliers, les fifty, par toutes sortes de bateaux, hè ! » Oreste Bensa, 55 ans, anse du Pharo.


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C’est une entreprise qui date de 1964 et nous avons repris l’activité au 1er janvier 2004. Nous sommes quatre, y’a deux ouvriers charpentiers ; nous faisons de la charpente traditionnelle, surtout en bois, mais on fait aussi le carénage : nous tirons des bateaux qui font de 4 mètres jusqu’à 33 mètres. Le charpentage, nous faisons de la rénovation, de la transformation et s’y faut, de la construction, mais la construction a disparu depuis de nombreuses années au profit du plastique. Mais enfin, y’a un renouveau et la barquette est en plein essor ; c’est devenu à la mode, et il y a beaucoup de demandes pour la rénovation de barquettes : dans l’atelier, on a une barquette catalane en pleine transformation et en rénovation, qui sera terminée d’ici trois mois.

Koinai : Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?
Parce que de profession, je suis marin, ça fait 35 ans que je suis dans les bateaux. Les bateaux n’ont plus guère de secrets pour moi, parce que je connais le bateau de fond en comble, hè, je suis presque né dessus, et on a repris cette activité parce que c’est notre job, et puis on a toujours vécu à la mer !

K : Vous êtes marseillais d’origine ?
Oui, marseillais. Ouais, depuis toujours. J’ai toujours habité à proximité du port. Moi j’habitais dans le quartier du Panier, j’étais au bord de mer !

K : Comment avez-vous appris à rénover les bateaux ?
On l’a pas appris, on a suivi au niveau des gens compétents et tous les anciens nous ont retransmis leur savoir. Y’a un ouvrier charpentier dans la boite, qui a démarré à l’âge de 18 ans, ça fait trente ans qu’il est sur le site. Son fils sort de l’école, d’ailleurs, et c’est le père qui fait voir les astuces du métier parce que comme dans tous les métiers manuels, le savoir, c’est qu’on est toujours à la rencontre de différents problèmes à chaque étape des travaux et ceux qu’y devait faire, il les a tous résolus. Je pense pas qu’à l’école - bon, je dis pas que les écoles sont pas performantes, je veux pas dire que c’est de la simplicité, mais un ancien qui a beaucoup de métier, c’est la meilleure école. Les anciens, ils avaient pas les machines ni les outils que nous disposons à l’heure actuelle. S’y revenait sur le site des charpentiers marine - y sont morts y’a une trentaine d’années ou avant - y seraient stupéfaits parce que les machines-outils, ç’a plus rien à voir avec les machines d’autrefois : elles sont beaucoup plus précises, beaucoup moins dangereuses, parce que maintenant on est obligés de respecter les normes.

K : Combien y a-t-il d’entreprises comme la vôtre à Marseille ?
Carénage comme ça, je suis le seul, hè ! Oui, pour ce type de... Le tirage à terre, ouais. À l’Estaque, y’en a un petit, ouais... À La Mède, ouais.

K : En quoi consiste le carénage ?
Carénage c’est de tirer le bateau, de le nettoyer, on karchérise la coque.

K : Comment sont tirés les bateaux ?
Les bateaux sont soulevés ici, ici y sont posés. D’ailleurs, c’est beaucoup mieux qu’un bateau de bois repose sur un slip. Le slip, c’est les chariots. On prend les mesures au bateau, s’y faut faire un calage ou des berceaux, on fait ça à terre, on descend le slip dans l’eau, le bateau rentre entre les quatre montants et on peut le tirer ; bè y’a pas de déformation, c’est pas tout à fait la même opération par grutage. Surtout sur les bateaux bois qui sont dragués, y’a des soucis d’écrasement sur les côtés, comme quand on le soulage avec des bragues - les bragues, ce sont des sangles spéciales : y’a la grue, et sur le palonnier, on accroche des bragues - ce que vous voyez sur les petites grues autour du port, pour soulever les petites unités et bon, si c’est un vieux bateau, y risque d’y avoir des soucis.

K : Quelles salissures sont nettoyées sur les coques ?
Ce sont toutes les algues, toutes les concrétions marines qui viennent se coller sur la coque. Après, y’a les salissures, aussi, qui sont sous l’eau, le mazout qui salit les coques de bateau. Le mazout, si on déverse de l’huile dans le port, il est évident que si ça vient à côté de la coque du bateau, ça va la pourrir, hè. Après on fait l’application de sous-marine.

K : Qu’appelez-vous sous-marine ?
Sous-marine (ndlr : peinture), c’est ce qu’on met sur la coque du bateau. Où c’est qu’y a l’hélice. La partie qui est immergée, qui est dans l’eau. Justement, c’est pour éviter que les algues et les concrétions marines aillent dessus. Et sous la coque des bateaux, on met les anodes.

K : À quoi servent les anodes ?
Les anodes, ce sont des zincs [1] qu’on applique sur les coques de bateau, pour l’électrolyse. C’est l’électricité statique de l’eau qui va bouffer une pièce du moteur, un safran, qui va manger l’hélice, c’est pour ça on les met les zincs sur les bateaux. c’est des pièces, on change, hè ! Ah ! Ouais, on change les zincs, on met des zincs propres, et le bateau peut aller à la mer. Et l’électricité statique, elle va s’attaquer aux zincs, à la coque du bateau. C’est une pièce mécanique qui sert à ça.

K : Quelle est la périodicité des carénages pour un bateau ?
Généralement, on peut avoir un carénage toutes les années. Eh oui ! Parce qu’à l’époque, on mettait des sous-marines qui étaient vachement nocives, où y’avait pas mal de poison et aujourd’hui, avec les nouvelles normes européennes, les produits nocifs ont été presque retirés à 100 %. Toutes les peintures qui sont dans l’eau ne sont plus agressives comme elles étaient autrefois. C’est pour ça que y’a de plus en plus de carénages.C’est pour préserver aussi le milieu marin, hè, qu’y ont fait ça. Je pense même que demain, les applications de peinture ne seront plus qu’à l’eau, pour enlever tous les produits nocifs. C’est pas encore rentré en application mais ça va rentrer. Toute façon, ça va sortir du commerce, hè ; toutes ces peintures, elles seront plus fabriquées. D’après les décrets européens, en 2010 ou 2011, toutes les peintures seront faites à l’eau.

K : Les méthodes de carénage ont évolué ?
Absolument pas ! On karchérise toujours de la même façon, avec un karcher, où on a 400 bars de pression. Et on arrive à lever toutes les mauvaises herbes, toutes les concrétions qui sont sur la coque.

K : Y’a pas de révolution dans les produits utilisés ?
Oui, y’a des nouvelles colles mais nous, sur les bateaux en bois, on cloue, hein. On cloue comme à l’ancienne, avec des pointes galvanisées, après on calfate avec le coton, l’étoupe, le minium, et on mastique et on travaille les coques en bois exactement comme avant ; ça changera jamais.

K : Les produits employés pour le carénage sont toxiques ?
Y’a des colles qui sont toxiques, hè ! On se protège avec les masques : les masques pour les poussières, pour la peinture, on a les masques intégrals pour le ponçage, les combinaisons... Par rapport à l’environnement, c’est un atelier quand même qui est aux normes, hè, toutes les machines sont aux normes, c’est tout neuf, elles sont toutes reliées à un système d’aspiration, donc y’a au moins 80 % de poussière de copeaux qui partent, qui sont récupérés dans des sacs à l’arrière de l’atelier, niveau atelier. Au niveau carénage, on a un système de récupération des eaux de carénage : toutes les particules de peinture qui s’arrachent sur la coque tombent dans ce caniveau, et on pompe, c’est envoyé dans une cuve où des filtres retiennent tout, et l’eau ressort propre.

K : Quel est le temps de carénage ?
Hè bè c’est simple, si je prends une barquette de 5 mètres pour la karchériser, on va mettre une demi-heure, hè, allez, en tout, une heure ; mais si je prends un bateau de 30 mètres - après, bien sûr, quand on parle de carénage de bateau, c’est la coque, c’est les lignes d’arbres, les hélices et les safrans qui sont nettoyés - là, effectivement, on met beaucoup plus de temps.

K : Il y a une période où vous avez plus d’activité ?
(Rire) Non, honnêtement, non !... Ça tourne, ça va. Ouais, y’a des demandes, mais pas plus, pas plus. Ah ! Ouais, ouais, non, c’est échelonné.

K : Qu’est-ce que les clients demandent le plus ?
Bè généralement, un peu de tout, hè ! Notre principale activité c’est le bois, mais on est capables de passer à la plastification, pas la grande plastification, mais de la petite plastification, oui. On est capables de traiter une coque en matière plastique, en peinture, en reprise de plastique. D’ailleurs il faut le faire aussi, s’y nous arrive un bateau plastique, il vaut mieux dire oui que non, si les travaux, bien entendu, ne sont pas importants. Après c’est une autre activité et une autre spécialisation, le plastique. Ça a rien à voir. Mais le bateau bois, ça fait deux ans, il revient fortement à la mode ; tout le monde est amoureux... même la ville de Marseille, avec l’Office de la Mer, y avaient fait un recensement sur toutes les vieilles barquettes. Y’a pas mal de bateaux qui sont passés classe G, classe L, je me souviens, ils finiront monuments historiques. Certains bateaux sont classés monuments historiques parce qu’ils avaient été construits par des architectes de renom qui ont disparu, et ils ont fait des décors spécifiques, y’en a une, deux, et on conserve ces bateaux. Après, ça rentre dans le patrimoine, c’est pas mal. Certaines barquettes aussi, faites par des anciens charpentiers marseillais qui ont disparu, sont classées.

K : Les clients sont fidèles ?
Y’a certains clients qui sont fidèles, on fait pas de publicité, je crois que la plus belle publicité, c’est le bouche à oreille, hè ! Surtout quand un client sort du chantier, qu’il a fait faire des travaux sur son bateau, c’est lui qui nous fait la publicité ; c’est pas les journaux, ni les cartes de visite qu’on peut jeter sur les pannes, hè !

K : À quels problèmes l’activité est confrontée ?
Comme on travaille sur des grosses structures, le seul problème que nous avons sont les longueurs de bois. Sur les barquettes, y’a plusieurs essences de bois : y’en a qui sont faites en acajou, d’autres en iroko, en chêne, on essaye de rester dans... Certains bois, des largeurs, des épaisseurs, des longueurs, on n’en trouve plus. C’est le marché asiatique qui achète toutes les forêts de chênes, tous les parquets sont faits en Asie et bientôt, on n’aura plus de chênes ! Bè, on en trouve, du bois, pour travailler ; y’a différentes essences qui viennent surtout du Gabon, hè ! D’Afrique, d’Amérique de Sud...

K : Le métier requiert quelles compétences ?
Y faut être travailleur, hè ! Vouais, faut être travailleur, faut se lever le matin, avoir envie de travailler, surtout... voilà ! Le carénage, c’est passer un karcher, hè. Les compétences, oui, si on parle de changer des cordages à un bateau, refaire un pont, refaire un roof, refaire une cabine, refaire l’aménagement intérieur, il faut une grosse compétence. Pour le bois, surtout ; nous, notre principale activité c’est le bois, hè. On utilise aussi plusieurs essences dans le bois.

K : Vous êtes en contact avec des confrères, vous échangez ?
Non ; non non, même je vous ai dit qu’on avait beaucoup de souci d’approvisionnement en tout, il est de plus en plus difficile de trouver de tout en...

K : Que préférez-vous, dans le métier ?
J’aime beaucoup de choses ; d’abord c’est la mer, parce que la mer elle sert à porter les bateaux, les bateaux qui flottent, les bateaux qui sont abîmés et qu’on répare, qu’on soigne, finalement, qu’on remet à l’eau, on les fait flotter, on les voit naviguer... Y reviennent se faire une beauté toutes les années, hè ! Et puis de travailler à l’air libre, aussi... Bon, les conditions climatiques, l’hiver, elles sont pas agréables parce qu’on est exposé en plein mistral, mais l’été, c’est un métier agréable !

K : Et ce que vous aimez le moins ?
Ah ! C’est poncer, mais mon copain, là, lui il adore poncer, alors (rire) !...

K : Vous avez une anecdote liée à votre travail ?
Une anecdote, non, mais nous sommes en train de réparer un bateau qui est dans le patrimoine marseillais : c’est le ferry-boat qui est dehors, c’est un truc que tous les Marseillais aiment. On se parle du ferry-boat de l’an 3000 mais celui-ci, y faudra le conserver. Nous l’avons toutes les années : il vient, on change quelques planches par-ci, quelques planches par-là... Les ferry-boat sont toujours venus sur ce chantier, je crois. Se faire réparer, restaurer, se refaire un beauté, pour pouvoir faire la traversée la plus longue du monde. Qui fait combien ? Qui fait que...

K : Comment voyez-vous l’avenir de l’activité ?
Bè j’espère le voir florissant, hè... Ouais, pourquoi pas, dans l’avenir, surtout de la construction de barquettes ? Parce que tout ce qu’on voit flotter sur l’eau, ce sont des barquettes qui sont assez vieilles, dans cinquante, soixante ou quatre-vingt ans, y seront plus là. Pourquoi pas faire les barquettes de 2010, ou... ça, c’est un petit peu l’avenir.

Propos recueillis par Anne Foti le 22/11/07 ; rédaction : Odile Fourmillier.

1.

Notes

[1] Pièce de zinc assujettie aux œuvres vives de la coque pour éviter la corrosion galvanique due aux phénomènes électrolytiques. Le zinc étant le plus négatif des métaux courants sur l’échelle galvanique, c’est lui qui cède des ions et se corrode en premier, protégeant ainsi les pièces immergées faites d’autres métaux (aluminium, bronze, fonte, acier, etc.) L’anode « fond » progressivement.

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