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Industries Marseillaises

Le coureur, la vague et le mistral

Entraîneur de régate

Patrice Guadagnin, 53 ans, est directeur de Pôle France, l’institution nautique installée à l’anse de la Pointe Rouge et rattachée à la Fédération française de Voile : « Nos objectifs, c’est de préparer des coureurs à être les plus performants possible pour les compétitions internationales et en dernier ressort, pour qu’ils soient sélectionnés aux Jeux. » Toujours plus vite sur la vague, poussés par le vent.


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La régate. Christian Coursaget
 La régate. Christian Coursaget

Koinai : Depuis quand Pôle France est-elle établie ici ?
Alors, il y avait déjà une activité avec la DIT qui était ici bien avant, mais c’est une structure supplémentaire qui a été rajoutée par la Fédération à partir de 1992, quand on commence à créer des centres de haut niveau. En France, ils en ont mis un, en gros, par façade : un à la Rochelle, un à Marseille, un sur La Manche.

K : Qu’est-ce qui vous a amené à exercer dans cette structure ?
C’est juste la passion du haut niveau de la compétition, et après c’est la Fédération Française de Voile qui m’a demandé de venir pour entraîner et diriger le centre. Une tradition familiale ? Non ! Pas du tout, mais c’est dû au fait que j’habitais en bord de mer pendant longtemps, j’ai fait de la voile en compétition, je connais le milieu marin, donc c’est pas tout à fait un hasard que je sois là à travailler dans le milieu de la voile, du sport.

K : Quels membres composent l’institution ?
Y’a deux entités : une association qui est là pour gérer le centre sur le plan budgétaire, financier, sur le plan des démarches auprès des différentes collectivités pour avoir de l’argent et à côté, il y a un certain nombre d’entraîneurs qui sont profs de sports mis en disposition par le Ministère de la Jeunesse et des Sports et qui sont donc rattachés au Ministère.

K : À qui s’adresse le centre ?
À des coureurs sélectionnés qui sont déjà performants, qu’on a repérés et qui sont détectés. C’est pas ouvert à tout le monde, c’est vraiment… Y’a deux niveaux : le niveau espoir, des gens qui sont en début de carrière sportive, à détecter pour essayer de faire monter au plus haut niveau, et y’a des gens qui sont d’un niveau international, dans les meilleurs, qui sont là pour une carrière internationale et qui visent la préparation olympique.

K : Les coureurs sont membres d’une équipe ?
Ils sont membres de l’équipe de France, la plupart, et ils sont tous rattachés à des clubs marseillais, et parfois ils viennent ici pour s’entraîner, parce que ça regroupe tous les meilleurs coureurs, la façade possible de la France, qui peuvent venir s’entraîner sur Marseille ou qui sont regroupés volontairement par la Fédération ici sur place.

K : Les pratiquants ont-ils évolué ?
Non. Enfin, c’est de plus en plus professionnel, disons. Ça demande plus d’investissements, et de pouvoir bien gérer sa carrière sportive, sa carrière d’étudiant ou sa carrière professionnelle ou son travail, à jongler entre ces deux points très importants parce que si y’a un déséquilibre, y’a pas de performance sportive. Donc, ça demande de bien faire attention à planifier les entraînements, les études, pour que les athlètes réussissent.

K : Quelles relations avez-vous avec eux ?
Ah ! C’est des relations permanentes parce qu’ils sont en fonctionnement permanent, à part quand ils partent en stage à l’étranger ou sur d’autres structures en France. Moi je ne les vois que sur des réunions, par contre j’interviens très peu sur les entraînements, à part le groupe que j’ai moi en entraînement ; je suis obligé de faire le suivi médical, la coordination, donc je les vois quand ils sont là régulièrement, mais j’ai pas d’intervention pédagogique sur eux. J’ai que des interventions de coordination, de direction, de contrôle financier sur les remboursements, l’organisation de la structure.

K : Vous travaillez en équipe ?
Oui : on est sept entraîneurs, après il y a le staff médical, quatre personnes, plus la secrétaire, et y’a le bureau avec un comptable, un président, un secrétaire général. On est une quinzaine de personnes à travailler en permanence.

K : Comment sélectionne-t-on les coureurs ?
Alors, soit c’est la Fédération et les entraîneurs nationaux qui font la détection, soit, quand c’est les plus jeunes, on organise des journées « détection » où on regarde la valeur sportive, les aptitudes, avant tout le dossier scolaire pour pas faire trop d’erreurs sur les gens parce que s’ils sont en difficulté, c’est pas la peine de rajouter des complications. Après, on fait un contrôle médical et si la Fédération donne son aval, on part, ça dépend du temps.

K : Quelles sont les activités de l’institution ?
On a de la préparation physique, le suivi scolaire aussi parce qu’ils sont tous étudiants ou lycéens - quelques uns travaillent - mais notre activité principale c’est l’entraînement, la voile. Du dériveur, essentiellement : alors on a de la planche, du laser, du forte meyer, c’est un peu tous les dériveurs olympiques, des petits bateaux de compétition des classes internationales retenus pour les Jeux Olympiques. Donc, nous, on n’a que des séries représentées aux Jeux, on n’a pas d’autres classes pour le loisir ou autre, comme certains clubs participants, c’est vraiment des séries bien déterminées.

K : Avez-vous une école ?
Non, par contre pour ceux qui veulent commencer en dessous, on s’appuie sur le centre municipal de voile, sur d’autres structures marseillaises. Ça c’est pas notre travail : nous on prend les gens qui sont déjà formés, qui ont déjà un certain niveau pour travailler dessus et les amener à un autre niveau. On ne fait pas de travail de base. Voile, que des compétitions.

K : Comment se déroulent les activités ?
Y’a des entraînements toute l’année, déjà, ça dépend après du calendrier des compétitions et en général les coureurs, ils s’entraînent trois à quatre fois par semaine. À des moments donnés y’a des week-end bloqués, qui se rajoutent. Pendant les vacances, il y a une semaine entière aussi, quand on a une période plus favorable pour ça. On fonctionne toute l’année.

K : Quels sont les programmes enseignés ?
C’est lié à la compétition, à la réglementation sur les courses. On essaie de les faire progresser sur les départs, d’apporter des points techniques sur les réglages, mise au point d’une voile, on travaille aussi parfois sur la météo, sur la théorie, l’idée du maximum de connaissance, pour qu’en compétition ils soient le moins perdus possible et qu’ils aient le plus de billes pour réussir. C’est un travail permanent, et en fonction de la météo comme aujourd’hui, là, on réadapte, on fait autre chose, il y a trop de vent pour sortir.

K : Vous préparez au permis bateau ?
Non, il faut aller dans des écoles qui préparent un permis bateau, nous on n’a pas le droit de le faire, et puis ce n’est pas…

K : Les activités ont évolué ?
Non, nous, on nous demande de préparer les coureurs au niveau compétitif, on est toujours resté là-dessus ; on a simplement évolué au niveau de la préparation physique : on a recruté un préparatoire physique, on a évolué sur les intervenants, par exemple c’est un préparateur mental qui est là, on a un psychologue… Voilà, on a plus professionnalisé notre façon d’intervenir, mais on est toujours resté sur la préparation à la compétition, puisque c’est notre cœur de métier.

K : Quels parcours de compétition trouve-t-on à Marseille ?
Ça dépend des supports de bateaux : nous, c’est essentiellement des parcours olympiques, ce sont des triangles. Il y a la ligne de départ, on va à une bouée de près, puis à une bouée de largue, on revient, on fait des aller-retour. C’est des petits parcours qui durent une heure-une heure trente. Par contre à Marseille, y’a des organisations de course au large. Nous, c’est souvent les mêmes parcours parce que c’est les parcours définis par la classe internationale.

K : Quelles sont les conditions requises pour participer à une course ?
Il faut juste avoir la licence, c’est ouvert à tout le monde. Après il faut avoir une certaine maîtrise parce que selon les conditions de vent et de mer plus ou moins difficiles… Et la particularité en voile, c’est pas comme dans les autres sports où les gens participent par catégorie de deux niveaux : on voit que tout le monde peut faire la même compétition et aussi bien les très très bons, comme les moins bons se rencontrent sur la même régate.

K : Comment se préparent les compétitions ?
C’est un programme sur l’année : on a des objectifs et on planifie. On prépare des compétitions sur plusieurs stages ou plusieurs entraînements avec des thèmes particuliers à travailler, par exemple, là ils vont au championnat du monde en janvier en Australie, on commence à faire des stages de préparation sur plusieurs semaines, plusieurs mois, avec des intensités différentes. On reçoit des fédérations internationales qui viennent s’entraîner avec nous, ou s’entraîner à part. Ce sont des stages qui se font sur plusieurs mois avec des thèmes précis à travailler, où sont regroupés les meilleurs coureurs qui vont à cette compétition. C’est souvent des stages de trois jours à cinq jours, où il y a la préparation physique, la navigation, la préparation psychologique, avec l’étude du plan d’eau où ça a lieu. Si ce n’est pas trop loin, généralement on va sur le lieu s’entraîner une fois ou deux avant pour repérer, prendre des marques et analyser le plan d’eau.

K : Qui sont les organisateurs ?
Alors, soit des clubs, soit des fédérations.

K : Dans l’année, combien y a-t-il de courses ?
Ouf ! Au niveau international y’a un championnat d’Europe, un championnat du monde, cinq à six épreuves de référence, et après y’a quelques épreuves nationales, donc on arrive minimum entre dix et quinze compétitions. Alors, on ne participe pas à toutes les compétitions parce que si l’objectif est le championnat d’Europe et qu’il y a d’autres compétitions à côté en même temps, il faut leur laisser le temps de récupérer, donc y’a certaines compétitions qu’on fait pas volontairement parce que les dates, c’est jamais les mêmes.

K : Quelle est la course que vous ne manquez jamais ?
Champion d’Europe, champion du monde. Ce sont les objectifs imposés par la Fédération. C’est là-dessus que sont évalués les centres d’entraînement, comme les entraîneurs, comme les coureurs.

K : Comment se prépare la navigation ?
Généralement, y’a un briefing avec les coureurs où on explique ce qu’on va faire, après, on va travailler sur l’eau : y’a une partie d’échauffement, une partie de travail technique, parfois y’a des petits parcours pour se rapprocher de ce qui ressemble à la régate et quand on rentre, il y a un débriefing. Parfois, y’a aussi de la préparation physique derrière, ou un peu d’étirement et de relâchement.

K : Qu’en est-il de l’équipement et des tenues ?
Ça, c’est les coureurs qui sont équipés avec leurs propres vêtements, sauf ceux des équipes de France qui ont parfois des équipements, voire des sponsors imposés avec des équipements imposés, sinon tout appartient aux coureurs. Ils ont quand même des bourses quand ils sont en équipe de France ou en espoir, qui les aident à acheter des matériels, mais sinon c’est eux qui financent une grosse partie de la compétition, des matériels. Ceux qui sont en équipe de France sont remboursés de leurs déplacements quand même, par le biais de la fédération.

K : Quelle évolution notez-vous sur le matériel ?
Ah ! Alors déjà, les matériels ont évolué parce que le carbone est arrivé, donc ç’a beaucoup changé sur la qualité des mâts : avant on avait des mâts en bois ou en métal, maintenant c’est de qualité supérieure, déjà en terme de résistance, de mécanisme, ça casse moins, c’est plus performant, ça ramasse beaucoup beaucoup de bouées. Après, le matériel vieillit beaucoup mieux, les tissus de voile sont beaucoup plus performants, ils déforment moins, donc là il y a vraiment une évolution sur la qualité des matériaux. Maintenant aussi, de plus en plus, ils essayent de faire des matériaux qui soient monotypes. Avant on avait droit de choisir tout ce qu’on voulait comme tissu, maintenant ils essayent d’imposer, ce qui fait que ça réduit un peu les recherches et les différences entre les coureurs. Bon, y’a une meilleure maîtrise dans la construction de bateaux, donc les bateaux sont plus performants.

K : Quelles sont les règles de sécurité ?
Les règles de sécurité, en gros, il faut qu’il sache nager - c’est imposé - qu’ils aient une brassière sur eux, un gilet de sauvetage puis après, ben c’est techniquement, il faut qu’il maitrise. Normalement, chacun est responsable de savoir s’il doit sortir ou pas, selon les conditions. Après, il faut que le matériel soit en bon état, généralement quand ils sortent y’a une sécurité qui est là avec un bateau à moteur, voilà. Alors, c’est vrai que sur les entraînements, on n’a pas droit d’avoir plus de dix bateaux avec nous, y’a des règles à respecter pour pas qu’y ait d’incident. Et si jamais y’a un avis de coup de vent annoncé par Météo France, normalement on n’a pas le droit de sortir ; parfois, on sort parce qu’on a du très haut niveau, donc on prend le risque, mais selon le niveau, on sort pas.

K : Êtes-vous en relation avec d’autres institutions nautiques ?
On a des relations avec les institutions principales de voile, parce qu’on est sur la même base, ça nous permet pédagogiquement de voir ce qu’ils font, puisqu’ils ont des groupes de compétition aussi, donc ça permet de travailler avec eux, parce qu’on essaie de faire monter des groupes, d’échanger. Après on a quelques relations avec certains clubs au niveau de l’organisation de certaines compétitions, mais sinon on a plus des relations avec les centres de haut niveau comme nous, on n’a pas trop de relations avec d’autres structures de la mer, c’est un thème très spécifique.

K : Et avec la Fédération ?
Alors, c’est permanent, c’est eux qui nous imposent nos objectifs et… (rire) c’est eux qui nous donnent aussi un budget de fonctionnement, sans eux on ne pourrait pas exister, voilà.

K : Quelles sont les contraintes de l’activité ?
Ah ! Les contraintes, elles sont financières, parce que ça coûte très cher. Le budget de fonctionnement de l’association, c’est 200 000 €, mais là-dedans y’a les coureurs qui payent beaucoup de déplacements, qui achètent du matériel, et ça coûte cher. Les contraintes de la météo, comme aujourd’hui où ils annoncent du mistral pendant trois jours, on va pas pouvoir aller sur l’eau, ça c’est difficile. Après, les contraintes, ben ça demande beaucoup de disponibilité, beaucoup de présence parce que là on a cinquante coureurs, sans arrêt il faut être là pour répondre. Ils parlent en anglais, il faut…

K : Et quels sont les aspects agréables ?
Les aspects agréables, c’est d’avoir ce sport de haut niveau, donc ç’a des exigences, et y’a le côté relationnel, l’ambiance, le cadre, aussi, qui est agréable.

K : Comment voyez-vous l’avenir du nautisme à Marseille ?
Je pense qu’y a encore beaucoup à faire. Ouais, et j’ai l’impression qu’il y a une prise de conscience politique plus importante par rapport à tout l’espace maritime qu’y a sur Marseille, et il y aurait à développer la pratique sportive, la pratique de loisirs ; je pense qu’il y a une population qui pourrait y répondre et il faudrait que les clubs soient encore plus investigatifs.

K : Quels sont vos projets ?
Nous, nos projets c’est de former les coureurs et puis d’en détecter, mais ce qu’on aimerait bien, c’est qu’y ait une dynamique sur la Méditerranée ou sur Marseille qui se fasse pour former des jeunes coureurs qu’on puisse nous, après, récupérer. Aujourd’hui, ça commence à manquer et on est obligé d’en chercher. Alors, notre rôle, ce n’est pas que de récupérer des coureurs dans la région, c’est aussi au niveau national, mais on aimerait bien en récupérer plus au niveau régional, parce que ça donnerait un réservoir plus important.

Propos recueillis par Claude Ranaivo le 10/11/07 ; rédaction : Odile Fourmillier.

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