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La revue du témoignage urbain

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Chacun son métier

Les épiceries de quartier : S’adapter ou disparaître.

"C’est ouvert tous les jours de 7h à 22h sauf le lundi."

Dans le métier, il vaut mieux se lever tôt et se coucher tard... ou bien changer d’activité... Plongée à micro ouvert dans le quotidien d’un épicier de quartier qui veut rester indépendant. Disponibilité, services et proximité, amplitude maximale des horaires d’ouverture sont les maîtres-mots pour maintenir son chiffre et rester en vie. Témoignage au bord du comptoir de l’établissement...


 

Koinaï - Pourriez vous commencer par vous présenter ?

Belladj Blida - Belladj Blida, j’ai l’épicerie depuis que j’ai fait l’ouverture en décembre 91.

K. - C’est vous qui l’avez créé ?

B.B. - Non, c’était déjà un magasin de fromage à la coupe et traiteur, c’était deux magasins et moi j’en ai fait qu’un, c’est une supérette vu que tout est passé au sous-vide. Au début, je faisais pas mal de choses à la coupe, le jambon, le fromage, la charcuterie et après les générations ont changé et les gens sont passés au sous-vide.

K. - Et vous en avez fait une épicerie.

B.B. - Voilà ! Une épicerie, et ça depuis décembre 91. Donc ça va faire vingt ans bientôt.

K. - Vous êtes né à Marseille ?

B.B. - Non, non, je suis né à Djerba en Tunisie, et j’ai passé douze ans à Paris et puis là, ça va faire vingt ans à Marseille.

K. - Vous aimez cette ville ?

B.B. - Oui, oui... on va dire oui.

K. - Il y a des choses que vous n’aimez pas ?

B.B. - Ah... les choses que l’on n’aime pas à Marseille c’est ça voyez, c’est ça.... c’est ces cantonniers-là. Quand on sait ce qu’on paye en foncier et en ordures ménagères et tout ça, c’est vrai par rapport à d’autres villes, c’est une honte, c’est une honte. Et là, ils ont fait la police urbaine et à chaque fois qu’ils trouvent une feuille de salade ou une tomate, ils viennent me mettre un PV à moi, alors que moi ma poubelle je la jette tous les jours. Tous les jours, je vais au marché, au M.I.N., aux Arnavaux et je jette ma poubelle là-bas, parce qu’il y a des caisses pour le recyclage. Non seulement on fait gagner des sous à la ville parce qu’on fait le recyclage et ici, ils nous mettent des PV parce qu’il ne faut pas qu’on jette ni les cartons, ni les déchets. Sans compter ce qu’on reçoit à payer, il y a eu une augmentation de 20 % cette année, de 900 euros ordures ménagères, c’est passé à 1200 euros, c’est grave... mais c’est sûr qu’à comparé avec Paris... pour rien au monde je retourne à Paris, Marseille reste Marseille.

K. - Pourquoi préférez-vous Marseille que Paris ?

B.B. - Déjà pour le climat, ça ressemble beaucoup à mon pays, la Tunisie. Et puis les gens sont pas les mêmes, les gens à Paris peuvent habiter le même immeuble, ils se disent pas "bonjour", ici, c’est pas le cas.

K. - Que pensez-vous de ce quartier ?

B.B. - Le quartier, j’vais vous dire, par rapport à ce que j’ai connu il y a vingt ans, c’est vrai que c’est plus ce que c’était, surtout pour mon travail, parce que, c’est vrai que les générations ont changé et que les choses y ont évolué, mais c’est vrai c’était mieux avant... il y avait beaucoup de grands-mères qui faisaient vraiment des plats, qui cuisinaient. Donc pour notre travail, c’était valable, parce que ce travail-là, ça se base sur les légumes. Avant, les grands-mères faisaient beaucoup de gratins, beaucoup de plats, elles cuisinaient pour la semaine, pour les enfants, les petits-enfants, maintenant de tout cela, il n’y a plus personne... Les générations se sont renouvelées, et puis est arrivée une génération... Picard, surgelés, des plats tout prêts et tout ce qui est bio, donc c’est plus le même travail ! C’est plus ce que c’était... Sinon c’est un très très bon quartier, y’a rien à dire !

K. - Quelle est votre type de clientèle, désormais ?

B.B. - Il y a des jeunes, beaucoup de jeunes, c’est des plats tout-prêts, cuisinés, ou des plats surgelés. Les légumes, on en vend toujours, mais avant la ménagère qui prenait deux kilos de courgettes pour faire un gratin, aujourd’hui c’est passé à une courgette ou deux, un poireau. C’est plus la même chose.

K. - Ce sont des habitués ?

B.B. - Oui, beaucoup d’habitués, il n’y a que ça de toute façon dans un quartier comme ça, il y a pas de passage. Heureusement qu’il y a les habitués.

K. - Vous travaillez en famille ?

B.B. - J’ai deux neveux et deux autres employés, mais c’est vrai au niveau caisse et pour tout, il vaut mieux que ça soit familial parce qu’on fait beaucoup de roulements, pour les gens, comme ce sont des habitués, il y a beaucoup de crédit et en fin de journée on va pas additionner les crédits, plus les pièces qu’il y a dans la caisse, il vaut mieux que ce soit géré que par la famille de confiance, voilà. J’ai donc, deux neveux qui tournent avec moi à la caisse, plus deux employés.

K. - Vos neveux se plaisent-ils, ici ? Est-ce vous qui les poussez, un peu ?

B.B. - C’est moi qui pousse un peu. Mais bon, pour qu’il y ait une relève, il faut insister. De toute façon, bon, je sais que l’aîné a craqué un peu, je lui ai donné pas mal de temps pour allé chercher ailleurs, faire autre chose, s’il y a mieux. Et comme il n’a pas trouvé, il est retourné. Faut aller voir un peu, toujours ailleurs comment ça se passe. Et l’autre, le deuxième, il voulait faire de la mécanique, il a eu son CAP de mécanique, je lui ai acheté le garage à côté à la rue Consolat, je me suis investi, j’ai perdu pas mal d’argent... il est retourné à l’épicerie parce qu’il s’y sent mieux. Parce qu’en fait, ce travail fait peur au début, c’est trop de manutention, mais pour quelqu’un qui aime le contact, voir la clientèle et tout ça, au garage il peut rentrer un client par jour, peut-être deux, trois, ici c’est non-stop... et ils aiment parler, ils aiment le contact, donc ils sont bien là finalement, mais c’est vrai que ça fait trop d’heures, et si on en fait pas autant, on peut pas travailler, on peut pas lutter avec les "Casino", les autres supermarchés, il faut être toujours disponible pendant que les autres sont fermés. Etre ouvert le dimanche, les jours de fête, le soir, si Casino ferme à 19 h, nous on commence à cartonner à partir de 19 h et on est ouvert jusqu’à 22 h. C’est ouvert tous les jours, de 7 h à 22 h, sauf le lundi.

K. - Ça fait beaucoup !

B.B. - Et c’est ça qui fait travailler le magasin. Si tu fais des heures normales, tu travailles pas, tu fermes vite la boite, et c’est pour ça que j’ai une équipe de quatre personnes, plus moi ça fait cinq.

K. - Vous avez des enfants ?

B.B. - Oui, j’ai deux garçons et une fille.

K. - Ils ne veulent pas travailler avec vous ?

B.B. - Ah non ! Mais moi non plus je les laisserai pas travailler là. J’en ai un, il passe son BAC cette année, tout va bien je touche du bois ça se passe bien, l’autre il a 14 ans il est au collège, et la toute petite elle a 11 ans, c’est sa première année en collège en sixième, et je voudrais pas qu’ils fassent ce travail justement. Ah non, c’est trop dur, j’y ai laissé ma santé, parce que c’est vrai que les plus gros efforts c’est moi qui les fais, parce que je fais les achats, mes journées commencent à 4 h du matin, je dois être aux Arnavaux, au M.I.N. le mardi et le vendredi, parce que le mardi est le premier marché de la semaine. Comme le lundi je suis fermé, il faut que je charge un peu de tout. Si vous étiez venue tout à l’heure, il y avait le camion plein, ça c’est le marché du mardi, et le vendredi c’est pareil parce que le samedi et dimanche, il n’y a pas de marché. Comme moi je suis ouvert le samedi-dimanche, ça me fait le marché du week-end. La semaine, pour ce qui mercredi et jeudi, j’y vais un peu plus tard, à 5 h ,mais quand je vous dis manutention, c’est toutes les caisses, remplir le camion, bon ici c’est eux qui le déchargent, mais là-bas je travaille avec des petits producteurs, je sais pas si vous voyez comment sont les Arnavaux...

K. - Non.

B.B. - C’est un petit carreau où il y a des paysans, et chacun vend ses produits : un producteur de courgettes, un producteur de tomates, l’autre y fait le raisin...

K. - Vous achetez un peu de produits à chacun ?

B.B. - Voilà, on en prend quatre cagettes chez l’un, cinq cagettes chez l’autre, il faut les charger, voyez... Après, tout ce qui est produit, vient de l’étranger, style les bananes de la Côte d’Ivoire, le citron et tout ça... C’est dans les box à l’intérieur, et c’est moins compliqué déjà, parce que c’est des produits courants, je perds pas beaucoup de temps, y’a même pas à choisir... Il y a pas mal de produits de la région, d’ici, surtout pendant la période des fruits rouges, les pêches, nectarines, cerises et tout ça. Des petits producteurs viennent et là, il y a vraiment beaucoup de travail, d’ailleurs pendant cette saison-là, j’y vais pas seul au marché, j’amène quelqu’un avec moi pour pouvoir m’en sortir.

K. - Et mis à part les légumes, vous vous approvisionnez où ?

B.B. - La société "Bérard" qui est à Cavaillon me livre la gamme des produits "Belle France". Je me dépanne à "Métro" aux Pennes Mirabeau, quand je tombe en panne, ils ont pas mal de choses. Après, il faut se battre, parce que les prix sont vraiment variés, quand il y a des sociétés qui livrent comme ça, en général ils comptent à la livraison pas mal de choses, c’est pour ça qu’il vaut mieux allé chercher la marchandise, surtout pour tout ce qui est produits laitiers, comme les yaourts et tout ça, il y a une date dessus, il faut regarder la date qui va plus loin et c’est pas facile, il vaut mieux aller la chercher sur place. Pour "Métro" jusque-là, c’était moi qui y allais, tous les jours, tous les jours voire un jour sur deux, l’après-midi, maintenant c’est mon neveu qui fait ça, moi j’en peux plus, c’est des frigos, des chambres froides, deux fois ou trois fois dans le magasin, une température qui tourne autour de deux ou trois degrés, et je passe une heure, voire trois-quart d’heure à chaque fois dedans. Là c’est bon, d’une bronchite à une autre je m’en sors plus...

K. - Vous faites des livraisons ?

B.B. - Oui pas mal, parce que c’est des gens qui me connaissent depuis des années, et j’en ai pas mal qui préfèrent rester à la maison, plutôt que d’aller dans une maison de repos... Je fais le service de A jusqu’à Z, quoi ! Même des produits que j’ai pas, je les prends exprès pour eux, quand ils me les commandent... le journal, la baguette et tout ça. La totale, quoi !

K. - Et quels produits se vendent le plus ?

B.B. - Les légumes, les fruits et légumes ce sont les produits qui se vendent le plus, après bon c’est sûr, le lait, le beurre, l’huile, les matières premières, c’est la base.

K. - Vous pouvez partir en vacances ?

B.B. - C’est très difficile, il faut vraiment que ça soit une fois quinze jours, une semaine ou dix jours, et toujours à l’attente du téléphone pour savoir si tout va bien... Cette année je n’ai pas pu, je suis parti, j’allais rester quinze jours et je suis venu plus tôt parce qu’il y avait un problème, il y avait un des employés qui avait craqué et ils ne se sont pas mis d’accord, j’étais obligé de revenir.

K. - Est-ce que vous avez beaucoup de vols ?

B.B. - Non, non vraiment non, c’est un quartier tranquille, des fois le camion est ouvert, même avec des alcools dedans, ils y touchent pas non. Il y a toujours une personne âgée ou deux qui va prendre un fromage comme ça, mais c’est pas méchant, on le sait et en plus j’ai eu pas mal de gens comme ça, l’entourage de la famille, il vient, ils te disent : "Attention ! il fait ça de temps en temps parce que c’est un kleptomane", voilà, c’est la kleptomanie. J’en ai deux ou trois qui sont décédés là, mais il y en a toujours un ou deux, mais c’est pas... il va pas voler une bouteille d’alcool qui chiffre ou quoi, il va se prendre un morceau de fromage, un paquet de café ou un tube de dentifrice. Par rapport à certains quartiers que je connais, j’ai d’autres personnes de la famille qui ont des magasins, croyez-moi que, même sur l’étalage dehors... Une fois j’arrive avec le camion, il y en avait un qui partait avec le carton d’ananas, tranquille, comme ça. Quand je suis descendu, je lui ai dit : "Mais il t’a payé le carton d’ananas ?", il m’a dit : "non non, il a pas payé." Et il a couru derrière, mais il m’a dit que c’était tous les jours. Ici, le camion est ouvert, personne ne touche, l’étalage personne ne touche, même dehors, il y a des choses qu’on laisse dehors personne ne touche. Non, c’est un quartier tranquille, pour ça de ce côté-là c’est bien... et puis le fait d’être entouré avec la boulangerie, le tabac, d’être avec plusieurs commerçants dans le même endroit, l’un fait travailler l’autre, et même au niveau vol, braquage et tout ça, les braqueurs n’osent pas s’arrêter, le fait qu’il y a plusieurs commerçants dans le même endroit...

K. - Vous avez une anecdote à nous raconter ?

B.B. - Des anecdotes, il y en a beaucoup. Il y a même de quoi écrire un livre, tout le monde le sait...

K. - Sûrement, depuis le temps que vous êtes là !

B.B. - Ah oui !

K. - Vous pensez vendre votre commerce, un jour ?

B.B. - Non, non c’est des affaires qui sont invendables déjà, on peut pas vendre et changer, non je change pas, parce que quand j’entends dire des fois, quand ils me prennent trop la tête, qu’ils ne veulent pas se bouger les petits et tout, parce que bon c’est mes neveux mais c’est comme si c’était les miens. Alors je pique une crise et je leur dis : "Je mets en vente ça y est !" Même une fois j’ai fait venir des gens pour visiter mais je leur avais dit, je vends pas, c’est juste pour leur montrer que... et quand ils ont su que j’avais signé et que j’allais vendre, ils m’ont dit : "Non non, attention, ne vends pas, on est là, on reprend et qu’est-ce qu’on va faire ?" Là, ils ont compris, ils se sont mis au travail comme il faut. Pour l’instant je suis pas franchisé, et moi j’assume ce travail tout seul, j’ai bien travaillé, mais ces jeunes, je sais comment ils veulent travailler, Ils veulent travailler avec la caisse, scanner et tout ça, pour ça il faut être franchisé, style comme vous voyez les enseignes "Spar", c’est une filiale de "Casino", les "Vival" et compagnie, eux ils voudraient travailler avec ce système, là tu as plus besoin de faire grand-chose, ils te livrent, tu prends les cartons, tu les mets dans les rayons, et après quand un client passe à la caisse, tu scannes les produits, et c’est bon, voilà combien je vous dois ?

K. - Vous n’avez pas le droit d’avoir ça ?

B.B. - Non, moi actuellement non, pour moi la marchandise quand elle arrive, il faut calculer le prix, faire le prix de vente, l’étiqueter, la mettre en rayon, et quand les clients passent à la caisse, il faut taper tous les articles un par un, certains où il y a pas le prix, par exemple les légumes et tout, il faut se rappeler du prix au kilo et tout ça, c’est pas facile pour eux. Et le prix des légumes change tous les jours, eux ils n’arrivent pas à gérer, vous savez, vous avez vu comment c’est maintenant, c’est tout "IPhone", machin, il y a rien dans le cerveau, il y a plus rien, c’est tout dans le téléphone, c’est la génération de maintenant. Il ne peuvent pas se rappeler de tout. La mémoire d’un ancien comme moi, et la mémoire d’un jeune de maintenant n’est pas la même, il ne fait pas travailler son cerveau. Et quand on est allé à l’école, il n’y avait pas de calculettes, il fallait tout faire rentrer dans le cerveau, si t’avais pas appris dans le cerveau c’était même pas la peine. Là aujourd’hui ils ont tout, ils ont le téléphone, tac-tac, ils sortent le téléphone, ils sortent la montre, tu peux lui dire des choses, c’est plus...

K. - Est-ce que vous avez quelque chose à rajouter ?

B.B. - Non, non.

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