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Chacun son métier

Le Centaure et son troupeau

Pour les dernières chèvres du Rove

Issu d’une longue génération de bergers, André Gouiran, 47 ans, aujourd’hui en société agricole avec ses fils et sa femme, élève ses chèvres dans les collines rovenaises : « Déjà, enfant, il me semblait que j’étais différent. J’ai toujours été très proche de la nature, ch’uis un peu instinctif, un peu animal, donc voilà pourquoi ce choix, parce que je me suis toujours senti en communion avec la nature. » Du geste de la traite au combat pour un retour aux sources originelles.


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Le Centaure et son troupeau
 Le Centaure et son troupeau

Si un jour je fais plus le berger, je me vois bien, à la retraite, avoir deux, trois juments. Moi j’ai besoin de la nature, c’est ma source de vie. C’est la source de vie en général, mais c’est vital et c’est comme ça, c’est des puzzles qui s’imbriquent parfaitement et moi je fais partie de ça, de ces puzzles.

Moi, je me dis berger avant tout mais bon, chevrier par le fait. On peut être berger en ayant des moutons, des chèvres, à condition de pratiquer le pastoralisme puisque chevrier en stabulation, c’est des animaux qui sortent jamais de la bergerie, nourris au tout-aliment comme le trois-quart des élevages, hè. Etre berger, c’est sortir ses animaux, savoir dresser les chiens de troupeau, c’est tout un ensemble, quoi. C’est le métier noble, on va dire. Malheureusement, on est une minorité à faire comme ça, parce que ça existe de moins en moins ; moi, je fais partie de ces rescapés.

Dans des inventaires testamentaires familiaux qui datent de quatorze cent et quelque, on fait des Brousses du Rove au Rove depuis au moins le XVème siècle. Il est mentionné en vieux français : « Tant d’animaux, tant de chèvres », puis les péroles broussiers, ce sont les chaudrons pour faire les brousses... Brousse du Rove, hè, parce que y’en a de toutes sortes : de vache, de brebis, le bruccio en Corse, mais cette forme particulière, elle est née au Rove : ce sont les bergers rovenais de ma famille qui ont élaboré ce système. C’était une spécialité qui ne se faisait qu’au Rove et le Rove, c’était une communauté chevrière. Moi, je suis la dix-septième génération et mes fils la dix-huitième. J’ai un fils de vingt-quatre ans et demi, et l’autre il va avoir vingt-deux ans. C’est bien et en même temps, c’est une prise de tête. Je veux pas me plaindre parce qu’on est patrons, on est un peu habitués à la dure. Le Rove, en 1900, y’avait plus de 4000 chèvres et 400 habitants, en 1950, 2000 chèvres et aujourd’hui, en France, y’en a à peu près 4000. En Crau y’en a plein qui ont des chèvres du Rove depuis des générations parmi leurs troupeaux et ça, ça date de la transhumance à pied, parce que la chèvre du Rove est belle et en plus, elle a un pied très sûr. Les menouns, les boucs castrés, ils leur mettent une femelle, elle a adopté naturellement les animaux orphelins. Après elles sont pas traites, ou les bergers quand ils sont en montagne.

Mon grand-père, pour moi, il a joué un grand rôle. Malheureusement, il est mort quand j’étais petit ; alors, ç’a a été un grand vide. À l’époque, on allait à l’école pas avant cinq ans, ce qui fait qu’on passait beaucoup de temps avec nos grands-parents. C’était un ancien berger aussi, bien sûr, et il m’a communiqué cette passion. Après, j’étais pas obligé : j’étais réceptif à ça, j’avais ça en moi et mon grand-père a su…

Quand j’étais plus jeune, d’abord je me suis beaucoup cherché parce que j’étais un peu rebelle et donc, à dix-huit ans, j’ai fait l’armée dans les parachutistes. J’ai fait apprenti plombier pendant un an et demi. Mais bon, c’est l’expérience, ça fait du bien. Plus on a vu des choses, mieux c’est, quoi. En 79, j’étais aide familial sur l’exploitation de mon père et je suis à mon compte depuis 81, j’avais vingt et un ans. J’avais mon troupeau, c’était moi mon patron et ça fait vingt-six ans et demi que je mène ma barque.

J’avais les chèvres, là, avant, ça s’est tout construit tout autour, ça sentait la chèvre, ceci, cela…. Il a fallu que je trouve un terrain dans la colline, que je fasse une bergerie. En plus, il ne peut exister de bergers sans espaces protégés et étant aux portes de Marseille, la commune a 2200 hectares de collines, c’est très convoité, donc le maire a classé tout ça en site protégé dans le conservatoire du littoral et c’est lui qui m’a permis de pouvoir m’installer dans le site sinon, bè il aurait fallu que je vende ici, que j’aille m’installer ailleurs. Et comme la chèvre du Rove c’est l’emblême du village, dans le passé du Rove c’est indissociable, alors maintenir le dernier troupeau dans la commune… J’ai une convention de pâturage de 850 hectares mais je peux aller où je veux, j’entretiens des pare-feux. Après on a eu un grand feu en 2001, un en 2004. La première année, quand la maison a été finie, elle a failli brûler. On était obligés de faire presque trois kilomètres dans les cendres pour accéder à des endroits qui avaient pas brûlé. Nous, ici, on a aucun intérêt à ce que ça brûle parce qu’il pleut pas assez, la broussaille, les chèvres… Y’a des gens qui comprennent rien, ils disent : « Y’a des endroits, les bergers mettent le feu. » Oui, l’écobuage, ou il pleut souvent mais nous, si ça brûle… On dit : « Au printemps, ça repousse » mais nous, il faut qu’y’ait à manger toute l’année. Quand les romarins, les chênes kermès, ils partent en fumée, c’est une catastrophe pour nous. Ça avait failli me décourager, comme c’était pas sûr que j’achète en haut, j’ai failli partir en Lozère puis non, ça s’est fait et tant mieux, quoi.

J’ai 252 chèvres adultes. Sinon, y’a un troupeau de presque 400, en comptant les boucs, mais en comptant des petites que j’ai gardées cette année, ça tourne, quoi, on est entre 252, parce que malheureusement y meurent. Un troupeau, c’est une société, y’a des jeunes, des vieilles, c’est un roulement, quoi.

La chèvre du Rove, y’a au moins 2600 ans qu’elle est là, puisqu’elle a un rapport avec la fondation de Marseille, cette race, elle est particulière. Race très, très rustique qui s’est façonnée dans ce contexte de collines épineux pendant des siècles. La sélection naturelle a joué un grand rôle. C’est des chèvres originelles qui peuplaient la Mésopotamie, y’a des dizaines de milliers d’années et ç’a été introduit par les Phéniciens via l’Anatolie, la Grèce. En Grèce, y’a des chèvres qui ressemblent aux chèvres du Rove. C’est des chèvres méditerranéennes très adaptées à… et on dit « chèvres du Rove » parce que c’est là qu’y’en avait le plus. Elle s’est fixée dans ce terroir et c’est les bergers du Rove qui, par la sélection naturelle, l’ont façonnée. C’est comme ça qu’une race est née. Beaucoup d’écrits font référence à la chèvre du Rove, notamment Victor Gélu, poète marseillais qui en 1854, dans Lou credo de Cassian, a écrit : « Le Rove est l’Arcadie de notre département », en référence à l’Arcadie en Grèce qui est une région très pastorale. Frédéric Mistral, aussi…

C’est une race qui a une dominance de robe, nous on dit rouge, mais c’est un marron un peu acajou, soit une robe noire. Après, y’a des variantes : des cardalines, robes rouges mouchetées de blanc, des biais, robes noires mouchetées de blanc, des robes blanc, gris-cendre un peu bleuté, enfin, toutes sortes de robes avec des noms bien précis qui ont traversé les siècles et dans mon troupeau, j’ai un peu toutes les robes de ces chèvres, un peu comme la préservation de quelque chose, quoi. Et bien sûr, la chèvre du Rove est tout de suite identifiée grâce à ses cornes en forme de lyres, torsadées. Les boucs peuvent atteindre une envergure d’un mètre vingt, voire plus, donc c’est un peu spectaculaire. Et c’est une belle race, mais qui se mérite, parce qu’elle fait trois, quatre fois moins de lait que les autres races sélectionnées génétiquement pour la productivité. Faut vraiment avoir la passion de la race, c’est-à-dire le maintien d’une tradition, conserver une race qui, peut-être, servira de porte greffe à d’autres races qui ont été sélectionnées sur uniquement la quantité de lait au détriment de la rusticité.

Moi, je travaille comme il faisait mon grand-père… je suis vraiment venu à la tradition. Mon père, à un moment donné, il a mis d’autres races plus productives et au lieu de suivre l’exemple, je suis revenu à la base. Franchement, c’est plus dur que d’avoir que 50, 60 chèvres en stabulation : avec les chèvres, on est tout le temps. D’ailleurs c’est pas nous qui avons les chèvres, c’est les chèvres qui nous ont nous parce que le matin, il faut se lever, hè.

On les sort sept heures par jour en pâturage. Y’en a un qui prend le troupeau dans la colline, et on se remplace : si y’en a un qui garde le matin, bè l’après-midi on se donne rendez-vous dans un coin de la colline, il rentre en voiture, il fait autre chose et l’autre, il prend la relève et le soir on rentre le troupeau.

Comment on communique avec nos animaux, vous savez, comment on communique avec sa famille, par automatismes. Par habitude de la présence, l’intonation de la voix, la façon de siffler, parce que c’est nous qu’on les met au monde, on fait partie de la famille, quoi. Parce que contrairement au chevrier en stabulation qui trait le matin, met le foin et jusqu’au soir, il les voit plus, le chevrier qui lui, les amène pâturer, y’a plus de contact. Le berger et le troupeau, c’est comme le cheval et le cavalier, puis vous avez le Centaure, bè, le berger, c’est un peu comme le Centaure au milieu de son troupeau : il fait partie de ce puzzle qui s’imbrique. C’est un courant qui passe, qui est impalpable mais qui se ressent.

Le nom des chèvres. Bè, dès qu’on en a beaucoup, ça marche un peu par familles. Y’en a, c’est des noms de végétaux : Lavande, Romarin, ou de traits de caractère : j’avais une chèvre qui s’appelait Pompadour parce qu’elle avait une allure un peu noble et elle m’a fait des filles, une, je l’ai appelée Sévigné et l’autre Marquise. Des fois, y’en a qui ont un nom à partir de un an parce qu’on sait pas comment les nommer et un jour, elle a son nom par rapport à un trait de caractère ou un évènement. Alors des fois ça va pas dans la finesse : une, elle s’appelle Casse-Bonbons, parce qu’elle est un peu emmerdante (rire) mais nous, si mon fils il me dit : « Papa, Casse-Bonbons elle boite, faudra qu’on regarde », de suite on sait qui c’est.

À partir de la mi-janvier, y’a la naissance des cabris. C’est énormément de travail parce que souvent, il faut aider les chèvres à mettre bas, bien qu’avec la chèvre du Rove, on a moins de problèmes parce que comme elle marche, elle pratique une gymnastique naturelle, donc elles font pas des cabris énormes et elles sont musclées, ça passe mieux. Et il faut s’occuper des cabris, soigner les bêtes : un, y faut donner des gélules, l’autre… Faut tout avoir dans la tête. Alors, je garde quelques chevrettes pour renouveler le troupeau et la grande majorité, je les vends quand elles ont une semaine. On les garde plus comme avant, pour Pâques et tout, parce qu’il nous faut du lait. Pendant deux mois et demi, on a pas de rentrée d’argent parce qu’on a plus de lait, donc autant, au début, on est contents de plus traire parce que tous les jours, c’est dur, mais après on se languit de reprendre parce que financièrement on est un peu raides. Alors, les chevreaux, on leur fait téter le colostrum pendant une semaine au biberon et après on les vend à des engraisseurs, pas cher, au kilo, et on trie les mères. Les femelles qui sont gardées pour faire des futures chèvres laitières, je les laisse téter leurs mères, mais les autres partent et ça nous permet de traire et de nouveau avoir de la brousse et du fromage, début février voire fin janvier.

À six heures, tous les matins, y’a la traite. Avant, on trayait deux fois par jour : on passait trente-cinq heures par semaine, sans compter le gardiennage, la fabrication, les livraisons… On vivait que pour travailler et cette année, j’ai essayé la mono-traite. Alors, on perd à peu près 20 % de lait par jour mais, si on a un effectif suffisant, le lait - faut savoir que la chèvre du Rove, le lait est plus riche que les autres races parce qu’elle mange cette végétation un peu sèche, donc elles font moins de lait mais il est très concentré et là, j’ai l’impression qu’il l’est encore plus et nous, ça nous permet le soir de finir un peu plus bonne heure, parce que l’an passé on finissait de traire c’était neuf heures… On va voir, hè, je fais un essai, si elles tiennent le lait jusqu’à fin octobre, première semaine de novembre.

J’ai toujours trait à la main mais pour moi, c’est pas une contrainte : je suis tellement entraîné que c’est comme un sport qu’on pratique régulièrement. J’ai tellement de collègues qui m’ont dit : « Mais t’y es fou de traire à la main avec les chèvres que tu as, mets la machine, tu gagneras du temps ! » On m’a tellement gonflé avec ça que j’en ai achetée une en 2000, je l’ai gardée trois ans, je l’ai revendue. Je me suis jamais fait parce que le bruit, ça me gonflait. Et puis il faut nettoyer avant, après, rincer avec des produits… Et je retrais à la main, je préfère. Vous avez le contact : une chèvre, si elle a une mammite, si vous le voyez pas, bè vous infectez le manchon trayeur en le mettant à l’autre, vous la contaminez. À la main, vous voyez tout.

Après on passe le lait, ma femme s’occupe de toute la fabrication. En pleine lactation, on peut en faire 200 par jour, pendant huit mois à peu près. Et on fait aussi du fromage de chèvre. La brousse, c’est du lait qu’on fait bouillir, qu’on fait virer artificiellement avec du vinaigre blanc. On peut la garder huit jours au frais, c’est pas comme le fromage de chèvre, c’est pas cru. Par contre il vaut mieux les manger un ou deux jours après, elles sont meilleures, un peu plus fortes. C’est jamais très fort, parce que c’est un fromage frais, il a moins de goût qu’un fromage affiné. Mais c’est plutôt un dessert qu’on accommode de plusieurs manières : moi, quand il fait un peu frais, j’aime bien avec du miel, ou un coulis de framboise. J’aime bien aussi - alors, ça dénature peut-être un peu le produit mais à Marseille, c’est une tradition - avec du sucre et un peu de rhum brun. Ou en entrée avec de la fleur de sel, un peu de poivre et de l’huile d’olive, ça y va bien aussi, ça se marie bien. La brousse du Rove, ça fait partie du patrimoine gustatif de la Provence. Beaucoup de gens - bon malheureusement, ceux-là, peuchère ! c’est des générations qui commencent à disparaître - ont connu le temps où les marchands de brousses sillonnaient les quartiers de Marseille, en annonçant avec une trompe : « Les brousses du Rove ! »

Le matin, mon fils livre à Marseille aux fromagers comme Bataille, Marrou à la place Castellane, les restaurants comme Le petit Nice, l’Épuisette, les Trois Forts… J’en fais pas, de marché, moi, aucun. J’ai ma grossiste à Aubagne que je livre deux fois par semaine, elle, elle livre des forains, des fois, alors peut-être qu’y’a de nos brousses sur les marchés mais 80 %, ce sont pas des miennes. Moi, déjà, y’a une étiquette : « véritable brousse du Rove, pur chèvre ». Après, ici, je vends aussi. Alors j’ai pas l’AOC, c’est trop restrictif. Y’a que moi qui peux prétendre à une AOC, parce que je suis sur le Rove et un gars de Paris, de l’INAO, nous a conseillé de faire une Identification Géographique Protégée, en ouvrant la porte à d’autres éleveurs, à condition qu’ils rentrent dans un cahier des charges bien précis, c’est-à-dire ce qui fait sa réputation et sa notoriété : il faut que ce soit fabriqué exclusivement avec du lait de la race, que ce soit un produit fermier, fabriqué avec le lait produit sur l’exploitation. Dans les Bouches-du-Rhône, on est six à avoir des chèvres du Rove et à prétendre faire de la brousse du Rove, donc on a monté une association. Y’aura une petite partie du Var mais tout limitrophe, vers Cuges, parce que par rapport à l’hygrométrie et tout, ça ressemble un peu à ici, mais on peut pas trop étendre. Et moi, j’ai une marque déposée à l’INPI, à Marseille.

Ce que j’aime faire ? Tout. Ouais, parce que c’est un état d’esprit, c’est… Alors, des fois j’en ai marre mais là où c’est grave, c’est que je me languis de partir et au bout de quatre, cinq jours, ça me manque. Ch’uis tellement habitué que des fois j’ai le trop plein, c’est normal quand vous êtes toujours sur la brèche, y’a des moments où c’est usant. Même celui qui est passionné. Mais c’est un ensemble, c’est une vie pour moi. Quand j’étais jeune, ouais, beaucoup de choses que j’aimais pas mais maintenant, je me dis que de toute façon, il faut le faire, donc même quand il faut nettoyer la bergerie, sortir le fumier… Et de toute façon, à un moment donné, vous vous blindez, vous faites abstraction : y’a plus que le corps, là, l’esprit y est plus. Y’a des choses qu’on fait plus plaisamment : mettre bas, voir les petits cabris qui naissent. C’est sûr que quand on trouve une bête morte, ça fait pas plaisir : elles naissent chez nous, elles meurent, ça fait peine, quoi. Y’a des tâches qui sont ingrates mais qui font partie du métier, on peut pas y passer. Vous prenez le métier, y faut tout accepter avec, on a pas le choix, c’est un tout.

Pour concilier travail et vie privée, ah ! Ben là, ça va. C’est pas toujours simple mais maintenant que mes fils sont grands, on arrive un peu à se remplacer. Ç’a été très dur au début, les vacances, j’en avais pas et quand vous avez vingt ans, que vous pouvez pas… je le prenais sur ma peau, comme on dit. Le dimanche, si on décidait d’aller à la mer, je me levais à quatre heures, je trayais les chèvres, après on partait avec les collègues, on s’amusait comme des fous et l’après-midi, on rentrait avec ma femme et les collègues : « Oh ! tu restes pas ! » Eh non ! Fallait traire les chèvres. Le ski, j’ai jamais pu, parce que y’a les cabris qui naissent. Bon, toujours pareil, une fois, j’étais à Orcières Merlettes, je devais avoir vingt-deux ans, je me suis levé à trois heures du matin, je me suis occupé des bêtes, on est partis et le soir, j’étais plus en forme pour aller me coucher que pour m’occuper des bêtes. C’est là, la discipline qu’il faut… C’est là que mes fils, ils sont plus élevés, c’est plus facile.

Les jours de repos, congés, c’est à la saison creuse, quand on trait plus. Je suis pas encore parti un seul jour depuis le mois de janvier. Là, je vais sûrement partir quatre ou cinq jours avec ma femme, fin août. Après, en novembre et décembre, si je veux, je partirai huit, dix jours, maximum une semaine. Quand on trait plus, y’a plus de fromage à faire, y’a que le troupeau à s’occuper, c’est moins de travail. Parce que c’est ça aussi : quand on s’en va, les autres, ils ont le lait. Faut travailler le lait.

Les outils de travail, j’ai connu plein d’évolutions. Avant, mon grand-père, même mon père, tous les soirs, il revenait de garder avec un fagot de bois sur l’épaule, des argelas secs. C’est pour ça aussi qu’y avait moins de feux, les massifs étaient entretenus, et ils faisaient des brousses au feu de bois, d’ailleurs, elles étaient meilleures. Maintenant, si vous faites ça, vous allez en prison, façon de parler. La fromagerie, la pièce où on faisait la brousse, ça s’appelait la brousse. Souvent, c’était en terre battue, les murs en chaux, ils étaient noirs parce qu’avec le feu… Les étuis, les paniers qu’on appelle les faisselles, c’était en osier tressé. C’était un peu toléré jusqu’à la fin des années 70 et depuis qu’y’a les normes européennes, c’est des étuis en fer blanc, troués. Après, on a été obligés de se mettre au plastique alimentaire, jetable, même, maintenant. Mes parents, au départ, c’était pas carrelé, il a fallu carreler, jusqu’au plafond. Après, il fallait un sas, un siphon de sol... chaque fois, il sortait de nouvelles trucs. À la limite, je suis pas contre les règles quand c’est censé vous faire progresser et si vous travaillez propre, c’est pas grave mais ça suffit pas parce que mettons, un éleveur va être aux normes mais il achète du lait en poudre et ça, y’a pas assez de contrôles. Après, je connais des gens biens dans des organismes, y compris aux services vétérinaires, qui sont conscients de beaucoup de choses, qui sont humains et qui comprennent. Ils appliquent les normes qu’on leur fait appliquer, après, ils arrivent à faire la part des choses aussi.

Etre berger, c’est plus qu’un métier, c’est un sacerdoce et en fait, pour vivre de ce métier, il faut vivre pour le métier avant tout. Quand vous avez un gros troupeau, faut être compétent, et je suis pas imbu de ma personne, quoique, une citation d’Henri Vincenot dit : « Je suis berger, un vrai berger, imbu de ma personne » mais c’est pas de la fierté mal placée, loin de là : quand on est berger on est humble parce qu’on est tellement en phase avec la nature et avec la nature, il faut toujours être humble. D’abord, c’est les années qui prouvent si on est berger, qui affirment votre passion. C’est un métier aussi où il faut une sacrée santé : moi, j’ai eu des problèmes comme tout le monde ; alors là aussi, c’est pas facile. Je m’étais cassé le pied, je mettais un sac poubelle au plâtre pour aller traire avec les béquilles… Y’en a qui disent : « Lui, c’est un sauvage », eh non, mais par la force des choses, je suis dur pour moi. Le troupeau, il comptait sur moi, hè. Bon, je suis rarement malade mais le peu que je l’ai été, il est venu l’infirmier ou l’infirmière, des fois j’étais aux chèvres, elle venait, je baissais le pantalon, elle faisait une piqûre, je repartais, hè, eh oui (rire) ! Il faut de la volonté.

Métier masculin ou féminin ? Pas évident. Moi, ch’uis pas… même si j’ai l’air un peu macho, non, voyez, non. C’est un métier où il faut beaucoup de volonté et y’a des femmes qui ont beaucoup de volonté, donc ça peut faire aussi pour une femme.

Une anecdote… Y’en a plein, hè, on vit tellement au quotidien tout ça. Par exemple, les chevrettes, on les sort pas pendant deux, trois mois et quand on les sèvre, on les ressort de la bergerie et ils ont moins l’expérience de la colline alors, elles s’habituent à sauter les bancaous (ndlr : restanque : terrain remblayé et aplani, soutenu grâce à un mur de pierres sèches, pour la culture à flanc de colline.). Et un jour y’avait un puits, là, et la chevrette a cru que c’était un bancaou, elle a sauté dedans. J’avais pas le portable, à l’époque, et pour la sortir de là, le puits était profond, y’avait trois mètres d’eau, je me suis emmerdé, quoi : avec une corde j’suis descendu, entre temps, y’a une autre chevrette qui a sauté quand elle m’a vu dedans ça fait qu’après, y’en avait deux ! Enfin, elle est sortie du puits mais j’ai passé un mauvais moment parce qu’elle glissait, je la mettais calée mais il me fallait mes mains pour m’agripper et des fois, elle bougeait tellement qu’elle repartait en arrière, je me suis repris au moins dix ou quinze fois. J’étais mort, quand je suis sorti du puits !

La fromagerie, elle est là. Ma femme, elle descend tous les jours ici. On trait en haut, j’ai une autre maison en haut et une bergerie de 600 m² à un kilomètre et demi, en pleine colline. Ah ! Ouais, bè l’été, s’il fait beau, je me mets sur ma terrasse, j’ai toutes les chèvres devant moi (rire). Je vis avec mon troupeau, moi. Quand on fait ce métier, on s’ensauvage un petit peu. Déjà avant, mais alors maintenant que je suis en pleine colline, je m’ensauvage encore plus qu’avant.

J’écris beaucoup de poésie, y’en a pas mal qui ont été publiées. Je fais référence un peu à ça, quoi. Dans des moments où on est un peu calme, où on essaye de faire abstraction… Quand mes fils allaient à l’école, je partais le matin avec le troupeau, je portais à manger dans la biasse (ndlr : mauvais sac défoncé, sans forme), jusqu’au soir, je voyais personne. Et là, vous vous rendez compte de beaucoup de choses. Vous êtes seul… le silence, la solitude, ça vous ponce l’âme et à la limite, vous la sentez, votre âme.

Avant, c’était bien parce que y’avait une grande solidarité entre eux. Ils étaient presque tous parents, hè, cousins, petits-cousins, c’était des Gouiran. Les familles de bergers, souvent, c’était des grandes familles. Parce qu’en fait, le secret de notre travail, j’y suis un peu arrivé, mais je sais pas si je pourrai tenir dans le temps, parce que je suis très réaliste, hè, pour le moment ça va mais maintenant qu’on est trois, c’est plus dur parce qu’il faut sortir trois salaires. Heureusement que j’avais les structures existantes de mes parents. Bon, moi, j’ai créé autre chose, mais des fois c’est très dur, surtout en saison creuse. Mais moi, je fais comme ils faisaient les anciens, je travaille avec mes fils et ma femme. Si vous êtes seul, c’est difficile ou alors vous pouvez faire berger, mais vous allez plutôt avoir des moutons. Ou du chevreau de boucherie. Mais tout seul, s’il faut garder le troupeau, traire, faire les fromages, c’est impossible.

Le berger d’autrefois, je vais paraître arriéré mais je crois que - bon, il faut pas idéaliser parce qu’y’a eu des guerres, y’a eu… - ils étaient moins stressés et peut-être, ils étaient plus heureux. Je pèse mes mots, parce que y’en a qui en ont bavé mais finalement, c’était des hommes libres. Parce que je suis né homme libre et toujours en quête de cette liberté que j’arrive plus à trouver. Avec les normes européennes, toutes les paperasseries… Mon arrière-grand-père, il transhumait, parce qu’y’avait pas assez d’eau et trop de chèvres. L’été, il partait dans le Haut-Var ou ailleurs et ils arrivaient dans les villages, y’avait des grandes fontaines, c’était étudié pour faire boire les bêtes. Maintenant c’est fini, vous pouvez plus partir en transhumance avec les routes, les autoroutes. Les bergers, ils partaient à pied, doucement, doucement, vingt kilomètres par jour maximum. Un troupeau, il faut qu’il aille doucement, qu’il mange, c’est pas une course. Quand j’étais petit, mon grand-père, y’avait toujours la saison de quelque chose : des pêches l’été, l’hiver les amandes, on faisait griller les châtaignes à la cheminée… Les veillées, moi je l’ai connu, pourtant je suis pas vieux, mais je me rappelle. C’est pour ça que la génération de mon grand-père, ç’a été un grand mal quand ils sont morts, ces gens, parce que le Rove, ç’a beaucoup changé en peu de temps.

À quoi ça sert, si ces gens, avec du lait en poudre, ils peuvent faire le même produit que nous : on va prendre notre bâton de berger, on va le jeter, et c’est la fin du pastoralisme. On fait un des plus vieux métier du monde, et y’a de plus en plus de gens dans les bureaux qui s’occupent de nous et on a jamais été aussi embêtés. Je veux pas que les bergers, ils finissent par ne plus exister que dans les crèches de Noël ou dans l’esprit de ceux qui les ont connus, ou dans des films. On est encore quelques uns et il faut qu’on se batte, alors qu’on sait qu’on a le trois-quart des gens avec nous. Parce que même là, elle y est la mondialisation. Il faut se marginaliser pour ne serait-ce qu’exister, alors qu’on ne demande qu’à travailler en respectant une éthique, des traditions. C’est le respect de la nature, du consommateur et de tout et il faut qu’on se batte. C’est pour ça que c’est usant, ça devrait être une évidence, bè non… Mais je me décourage pas. Voyez, quand y’a un témoignage c’est mieux que si y’a rien. Parce qu’alors là, c’est encore plus vite fait de mourir. Peut-être que moi je fais que retarder une échéance inévitable, mais je baisse pas les bras.

Propos recueillis par Anne Foti le 12/07/07 ; rédaction : Odile Fourmillier.

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