De l’agitation du port originel à ses quartiers urbains hier " campagnes ", Marseille se dessine et tisse activités et entreprises : Phocée l’Industrieuse.
Depuis mars 1976, Richard Pastrone, 51 ans, travaille pour les Raffineries Saint Louis : « En semoulerie, on faisait des packs de sucre cristallisé poudre, puis je distribuais toutes les catégories de sucre dans les chantiers : sucre en poudre dans des trémis, mouleuses pour faire des dominos, du vrac, la cassonade, le sucre roux. » Dans l'usine à tuyaux, des cristaux et des hommes : parcours.
On importe du sucre de canne brut qui est roux, sous forme de cassonade. Alors au départ, on coupe les cannes, on les fait bouillir, on extraie le jus donc, si on cristallise un jus de cannes broyé, la canne c’est plus ou moins marron, hè, y’a de tout, on arrive à un sucre roux. Alors, on aurait tendance à dire : " Le sucre roux, c’est du sucre naturel, diététique, pas transformé. » Dans les années 1860, il se vendait pas très bien, il faisait sale donc, il a fallu le raffiner pour le rendre blanc, hè, la pureté. Alors on prend des cristaux de sucre roux, on les mélange à un sirop de récupération pour humidifier la périphérie des cristaux, après on les met dans une centrifugeuse, on fait tourner à une vitesse excessive et tout le jus va passer à travers le tamis et les cristaux sont nettoyés. Ensuite, on les fond à l’aide de vapeur. On se retrouve avec un sirop, mais avec beaucoup d’eau à l’intérieur donc, on va faire bouillir, enlever l’excédent d’eau. Après, on filtre pour enlever toutes les impuretés et les colorants, dans une chaudière à carbonatés c’est-à-dire avec du gaz carbonique à l’intérieur, et du lait de chaux mélangé au sirop. On crée un précipité qui emprisonne les déchets et on a un sirop filtré mais coloré, et il faut enlever la coloration autrement, si on recristallise, on va avoir du sucre roux. On utilise des résines qui ont le pouvoir de retenir les colorants et de se regénérer : sur quatre chaudières, y’en a toujours une où la résine se renettoie. Et on filtre ce sirop, pour avoir un sirop blanc.
À ce moment-là on prend du sucre en poudre, broyé de l’ordre du micron, mélangé à de l’alcool isopropylique pour éviter l’agglomération des cristaux et on les met en culture dans un appareil à cuire, on les fait grossir. Il en sort des cristaux à la granulométrie voulue : plus tôt on arrête la cuite, plus les cristaux seront petits et si on veut des gros cristaux, on continue la cuite donc le sirop s’agglutine sur les cristaux et va grossir. Alors, le truc à savoir, c’est que les cristaux ont douze facettes ; c’est un phénomène naturel, c’est physique, hè, comme les pierres sur sur une bague. La cuite, d’arriver blanc, le circuit complet, c’est au maximum une heure trente. C’est des grandes quantités, hè.
Mais ça va très vite, hè, vous visitez l’usine, le sucre vous le verrez pas : il est dans les tuyauteries, dans les appareils. À la sortie, quand il est blanc, les cristaux ont grossi, ils sont humides. Ils vont passer dans une centrifugeuse qui retire un maximum d’eau, toujours le panier à salade qu’on connaît, il passe à travers le tamis, sur les côtés. Et ce sucre humide passe dans un sécheur, un gros appareil qui tourne : le sucre est projeté à l’intérieur, il tourne, une turbulence d’air chaud le sèche et il tombe sur un tapis qui l’amène au septième étage dans un silo et là, il va être distribué en fonction des ateliers de conditionnement.
Y’a deux origines : les DOM TOM _Réunion, Guadeloupe_ et les ACP _Antilles, Caraïbes, Pacifique. On en achète aussi sur le marché lorsqu’on en manque mais principalement, c’était ça. C’est pour ça qu’avec la Réunion, la Guadeloupe, on a eu une aide à la fonte. Pendant des dizaines d’années, le cours du sucre a été maintenu haut, pour pouvoir l’acheter cher et développer les pays en voie de développement. Maintenant, on a plus cette aide, donc on se retrouve avec un manque à gagner. Le prix du sucre brut a baissé de 20 %, c’est jouable encore de raffiner mais, s’il se maintient au niveau qu’il était y’a quelques années, on peut plus, c’est plus rentable.
Avant, il partait en Algérie, au Mali ; maintenant, y’a pratiquement plus d’exportation. Il part beaucoup en Italie sous forme de vrac, en Espagne. Le sucre vrac, c’est les citernes de semoule, de sucre blanc, en industrie. On a quelques camions ici, sur Marseille : Coca Cola, Orangina et chez Boquéron, les Géants Casino, ils font beaucoup de sucres de supermarchés pour faire des sirops, c’est Teisseire qui fait ça, je crois. On a eu des clients comme la Seita, y’a un peu de sucre dans les cigarettes blondes. On a l’industrie pharmaceutique aussi, en sucres liquides. Voilà les gros clients.
La méthode de travail ? _Elle est ancestrale, elle a pas changé. Les produits de base sont toujours les mêmes : sucre de canne, de l’eau. Avant la résine synthétique, y’a vingt-cinq ans, on filtrait les colorants à travers des os d’animaux calcinés. On avait des abattoirs à côté, c’était pratique. Tout se tenait, hè : les savonneries venaient là parce qu’y’avait les abattoirs, c’est une chaîne. Ah ! mais les anciens ils savaient, hè, ils savaient faire. Nous, on sait un peu moins maintenant, on perd tout. On est passés à autre chose, tout simplement, au tourisme on va dire.
L’activité, pour ce qui est de l’atelier de sucre liquide, liée donc aux aux boissons style Orangina, Coca Cola, est plus développée l’été que l’hiver, hè, les gens boivent plus. Dans le café, on a tendance à mettre moins de sucre, donc on le retrouve dans les pâtisseries mais surtout l’été dans les sirops, les boissons gazeuses. Là ça cartonne un maximum, c’est presque 200 tonnes au jour de sucre liquide. Ça fait sept-huit camions de 25 tonnes sur cinq jours.
La raffinerie est née en 1857. En 1867, elle produisait 100 tonnes jour de sucre. En 1939, Marseille devient la seule raffinerie du sud de la France. Y’en a deux, une à Marseille et une à Nantes, Téreos. Y’a toujours que deux _de sucre de cannes, hè, le reste, ce sont des sucres de betterave donc ça devient des sucres roux, pas raffinés. On est quatre sucreries à Marseille. Actuellement, on a des problèmes avec l’Europe, le nouveau règlement sucrier. On a fondu jusqu’à 150 000 tonnes l’année. Actuellement, on en est à 125 000, puisqu’on doit laisser 13,5 de quota au fond de la structuration, il faut qu’on produise moins.
Je suis entré, j’étais magasinier : pièces détachées, et cætera. Alors, on était 1 240. En 1939, ils étaient 3 500 et aujourd’hui, on est 227. On parle pas de sous-traitance, hè, qui s’agglomère. Je suis resté un an et bon, c’était pas trop de débouchés, et j’avais mon beau-père qui travaillait ici, et mon épouse qui était secrétaire commerciale. Donc du magasin, je suis allé aux livraisons : chargement camions, uniquement tout ce qui partait, produits finis. Donc, c’était pareil, pas trop d’avenir. J’avais un diplôme de dessinateur, donc je suis arrivé à aller au bureau d’études. 78, on commence à restructurer, on ferme les ateliers, on a fait appel aux entreprises extérieures, ça coûte moins cher. Ici, on avait quelques entreprises, c’était des grosses chaudronneries à l’époque. J’avais un petit niveau, donc je suis allé dans les ateliers pour apprendre le métier.
J’ai fait quinze ans de chaudronnerie, principalement de la tuyauterie. Transport du sucre liquide donc, ce sont des trémis, des gros ballons de sucre en vrac, du sucre fondu, c’est du sirop qui passe dans des tuyauteries en inox. Y’avait beaucoup de cuivre à l’époque, de fer et cætera, on a remplacé toutes les tuyauteries par de l’acier inoxydable, alimentaire donc, on a commencé à faire appel aux chaudronniers. On était une trentaine dans l’atelier : chaudronniers, mécaniciens, ajusteurs, tourneurs, fraiseurs. Y’avait tous les corps de métiers, tout ce qui a trait à la mécanique. Et on a commencé à faire appel aux entreprises extérieures, à passer le personnel en fabrication. Parce que la volonté de la direction, c’était : " Nous, on est des sucriers, on fait pas de métiers d’entretien. "
Je me suis retrouvé en fabrication, j’ai travaillé un an et demi. Des sacs de 50 kilos, palétiseurs automatiques. Avant, les gars empilaient des fardeaux de 5 kilos à la main, sur les palettes. Ils étaient trente-cinq. Et le paradoxe, quand j’ai travaillé dans les ateliers, j’ai démonté tout un chantier où les gars travaillaient à la main, c’est-à-dire enlever toutes les ferrailles qu’y’avait au plafond où on pendait des cables, on soudait des cornières pour tenir les appareils et on a mis des palétiseurs tout neufs. Et le chantier que j’avais détruit, on était plus que cinq sur trente-cinq. À ce moment-là, je palétisais. Palétiseur, c’est ce qui monte des petites boites de sucre d’1 kilo, de 5 kilos sur une palette, ça fait environ 1 tonne. Alors, on était plus que cinq pour surveiller, et on sortait trois fois plus. Il fallait mettre les palettes à l’entrée et à la sortie, y’a des rouleaux, le gardien les met en rayonnage. On peut séparer l’usine en deux parties : côté raffinage et côté conditionnement.
Ensuite j’ai travaillé un an au service du personnel, standard, un an à la comptabilité, passer des factures, et je me suis retrouvé à l’accueil, bascule : accueil du personnel, entreprises extérieures. On a toute une gestion, par badges visiteurs, puis divers petits travaux : par exemple, j’ai toute la charge des vêtements de travail du personnel et des nouveaux arrivants, plutôt de l’interim, puisqu’on embauche plus guère. Le gars qui travaille sur un quart a une tenue bicolore, bleu Bugatti et y’a des petits cols, des poches en vert prairie. C’est un ancien T-shirt Saint Louis style Lacoste, un sweat un peu plus épais, sérigraphié Saint Louis Sucres, bien sûr. Y’a tout ce qui est tenue de cariste, c’est un peu plus chaud : casquettes, gants, bottes fourrées, tenues d’hiver pour l’extérieur, combinaisons, vêtements de pluie. Au laboratoire, ils ont la même tenue que le personnel qui travaille au conditionnement, sauf qu’ils ont des blouses et des chaussures blanches. Donc y’a pas mal de vêtements à commander et à attribuer : une commande est passée au mois de mai, on retrouve toutes les tenues légères et une autre au mois d’octobre, pour les tenues un peu plus lourdes. Avec des gants spécifiques aussi, chaleur, chaudron, pour électriciens, pour avoir une certaine dextérité, les mécanos, tout en se protégeant des coupures, des petites paillettes de métaux qui peuvent blesser les doigts. C’est pas bien compliqué mais bon, dans une usine, il faut avoir du vécu et moi je l’ai, j’suis passé un peu partout donc, je connais les besoins de chacun dans tous les domaines, dans tous les chantiers.
Travail d’accueil du personnel, transporteurs : des Italiens, des Espagnols, Portugais, Hollandais, Roumains… Tout véhicule qui entre pour ressortir avec un chargement, va être pesé. Y’a une bascule, un pont d’entrée, un pont de sortie. Entre les deux, y’a un bureau d’USS, c’est le chargement camion. Donc le gars, il vient chercher une certaine catégorie de sucre, il le charge sur camion, y’a un contrôle de la pesée : qu’il ait sa commande honorée et qu’il sorte surtout pas en surcharge. Parce que dans 1 kilo de sucre, y’a jamais 1 kilo : on essaie d’avoir 998 grammes, il peut arriver qu’il sorte à 1 000, 1 002, 1 005 grammes, multiplié par 24 tonnes, ça fait du poids. Donc, gérer le chargement, l’accueil, mettre en relation les visiteurs avec les personnes visitées par téléphone. Y’a toute une sécurité, on est une usine à risque quand même. Des écoles qui venaient visiter, on en fait plus. Quand je dis à risque… on a passé une époque, là, Seveiso, y’a trois-quatre ans, tout le monde a… comme Total, bon, y’a des procédures. Y’a pas de risques, y’a des circuits, donc les gosses ils sont casqués, encadrés, les silos, ils sont ventilés mais y’a un risque d’attentats donc, le week-end y’a toujours un cadre de permanence sûreté : la veille, il part avec tous les numéros _j’extrapole, hè_ du préfet, des hôpitaux en cas d’attentat, d’explosion, de mort subite. Et y’a toujours un mécano ou un électricien d’astreinte, parce qu’y’a quand même des malaxeurs qui tournent en période de fonte. Donc, on a une surveillance des personnes et des biens. Les doléances des personnels, aussi, les certificats de travail, donner du courrier à l’encadrement, ça, ça passe par nous.
Compétences, faut être ouvert. À l’heure actuelle, il faut une bonne expérience dans son métier. Savoir traiter les problèmes le plus rapidement possible. On vous demande une personne au téléphone, responsable, technicien, la maintenance, il faut adresser à la bonne personne. Faut pas qu’il fasse le tour de l’établissement, le gars. Ensuite, tout ce qui est encadrement, faut présenter les gens, enfin, y’a pas de compétences particulières : moi, je dirais une certaine prestance dans son travail.
Combien d’années en tant qu’ouvrier ? _Ben ouvrier, je suis toujours ouvrier, moi. Ouvrier, employé. Après, bon, manuel sur chaîne, un an, dans les ateliers, on va dire dix-huit ans.
C’était un choix, oui. Un choix financier. Je travaillais dans un établissement sur Saint-Antoine, on faisait des fûts métalliques, ça s’appelait Gallay. C’est devenu Robine à Vitrolles, des citernes. Je travaillais sur les grosses presses de 200 tonnes, je changeais les outils, je réglais toutes les machines de fabrication. Et mon beau-père qui était chef de quart, il m’a dit : " Si tu veux, je te fais rentrer, on embauche. " J’ai dit : " Ma foi, moi j’ai un pied dans la maîtrise, j’ai de l’avenir, alors rentrer à Saint Louis… _Bon, pour l’instant, tu fais pas les trois huit, ça sera la journée, puisque ça c’est… Il avait quand même des connaissances ici, donc... _Bon, mais j’aimerais bien discuter salaire. " Quand il m’a donné le salaire, je me suis aperçu qu’à Saint Louis, je gagnais plus qu’avec des responsabilités chez Gallay au bout des six mois, parce que y’avait une carence. J’ai pas hésité et c’est un bon choix, je pense (rire). J’en suis à ma trente et unième année.
À seize ans, j’ai passé un diplôme d’ébénisterie dans un centre d’apprentissage. Les écoles d’ébénisterie, on apprend un métier manuel : travail, ciseaux à bois, on fait un meuble de nos mains. Quand je suis entré dans la vie active, je me suis aperçu que c’était l’industrie : on était plus l’ébéniste manuel, on était soit un plaqueur, soit un ponceur, soit un colleur, soit un manutentionnaire, enfin, on avait plus la maîtrise de ses doigts. Donc, j’ai laissé tomber, je me suis retrouvé à faire des petits métiers : je suis rentré dans la restauration, j’ai commencé à travailler dans les bars. Après, je me suis marié et j’ai retrouvé les industries parce que sans diplôme… J’ai travaillé dans la métallurgie, là je me suis rendu compte que j’étais limité dans mes connaissances, dans le technique. J’ai passé un CAP de dessinateur en construction mécanique en cours du soir, au Châtelet, quatre soirs par semaine et le samedi après-midi sur trois ans, c’est dur. Ensuite ici, je me suis retrouvé aux trois huit. la journée, j’avais du temps libre, pfff… Toujours pas de métier, de… Alors, j’ai passé un diplôme de technicien en électronique avec Éducatel. J’ai fini avec une moyenne de 12,45 et j’ai jamais pratiqué ce métier. Maintenant je suis dépassé, parce que l’électronique…
De personnel, on va dire ouvriers employés 60%, techniciens et agents de maîtrise, techniciens encadrement, 40 %. Et si je vous donnais les chiffres exacts, c’est pas mieux ? _Voilà : 227 salariés, 9 cadres, 101 agents de maîtrise, 117 ouvriers employés et 20 intérimaires. Une vingtaine, des fois c’est uniquement pour remplacer les personnels en maladie, et cætera.
Évolution, ah ! oui, c’est l’assistance électromécanique, l’informatique, la logistique, la gestion des automates, tout ce qui est micro. Une chose qui me plaît bien à dire, c’est que c’est une usine à tuyaux : qui dit tuyaux dit vannes, pour ouvrir et fermer le contenu dans une tuyauterie. À une certaine époque, c’était des gros volants, des vannes à main. Maintenant, c’est tout automatisé, c’est une impulsion électronique : on appuie sur le micro, on met la petite flèche sur une vanne et clac ! ça s’ouvre et ça se ferme. En plus, c’est tout géré par ordinateur, la quantité de sucre à fondre y’a des balances, pour des petites quantités. On pèse toutes les boites, y’a des contrôles. Ah ! c’est de plus en plus pointu, hè ! Vous trouverez plus une boite qui fera 999 grammes ; vous aurez 998 virgule… Elle ira à la refonte, mais… Je m’excuse, hè, mais je suis levé depuis quatre heures du matin et je cherche mes mots.
Le plus difficile, c’est les trois-huit. C’est incontestable, surtout la nuit. à la semoulerie, on faisait les trois-huit. Moi, j’avais fait dix-huit ans d’ateliers à la journée, et quand vous vous retrouvez à partir de la maison à 21 h 00, aller travailler de nuit devant une machine qui fait du bruit et que vous avez sommeil, c’est infernal. C’est pour ça que j’avais passé des diplômes pour essayer de s’en sortir, je savais que je tiendrais pas le coup. Y’a des gars qui sont là depuis trente, quarante ans en trois-huit. Bon, les machines ont été améliorées sur le plan de la sécurité, avec le temps. Elles ont été carennées pour avoir moins de bruit, mais ça reste des machines. Y’a des protections, prothèses auditives personnelles, mais quand même y’a la chaleur, le manque de sommeil. Y’a pas de quart qui sont agréables : le quart de nuit, il faut se le faire, le quart du matin, les gars, ils commencent à 5 h 00-5 h 30, le quart d’après-midi vous arrivez, c’est 1 h 00 de l’après-midi, vous arrivez chez vous à 21 h 30, vous dînez, vous avez pas vu les enfants, vous avez pas vu la famille. Voilà, quoi, c’est une autre vie. À l’accueil, on fait les trois-huit. J’étais à la journée parce que j’ai pas mal de travail administratif, et j’ai un copain qui a une grave maladie et comme on ne remplace plus personne, sur trois, on est plus que deux, on a pris 30 % de travail. Encore moi, j’ai la chance d’habiter à Notre-Dame Limite, j’ai quinze minutes de véhicule. Y’en a de Peyrolles, de Salon, il faut qu’ils se lèvent à 3 h 30. La seule satisfaction qu’on peut avoir, c’est qu’on gagne bien notre vie. Mais on s’est battus.
Ce que j’aime ? _Le contact avec les gens. C’est pas la tenue _ bon, ça c’est la tenue obligatoire, la tenue du contact : cravate, chemise blanche, tenue présentable. Moi, on peut me mettre une salopette, un bleu de travail, c’est pas la tenue, c’est le contact, avoir l’impression de servir à quelque chose, d’avoir fait quelque chose de différent tous les jours plutôt que d’être avec une machine, de voir passer des boîtes de sucre. On fait manger des gens, bien sûr, mais vous faites ça pendant quinze jours, c’est bon, quoi.
Tous les services sont en contact parce que lorsqu’y’a plus de place dans les silos, le conditionnement : " Bon, freinez un peu ! " En plus, la station d’épuration quelquefois, faut freiner tout ce qu’on y rejette parce qu’elle avalera pas tout, qu’y a un incident… L’accueil, on est en contact, par rapport au service du personnel. Après, y’a des courriers internes donc faut une demi-heure pour le trier, on le ventile dans tous les services. On fait également la poste, on affranchit le courrier le soir.
Alors nous, tous les sucriers ont une conférence annuelle. On reçoit tous les sucriers de Force Ouvrière, la CGT fait pareil, la CFDT et la CGC, donc on a des contacts avec les autres sucriers, mais sur le plan syndical et là, on apprend des choses mais… Nantes, ça reste un concurrent. Bon, une raffinerie, elle est capable de fondre 150 000 tonnes. Nantes, je crois qu’ils font comme nous, un peu moins. En France, on a besoin de 200 000 tonnes. On se partage le marché, parce que quand vous fondez 150 000 tonnes, qu’elles sont vendues, vous avez pas intérêt à piquer du sucre à quelqu’un : vous allez lui piquer un client, il va piquer ce qui reste parce que vous pourrez pas l’honorer donc, dans le monde sucrier y’a pas la guerre, hè, au contraire.
Une anecdote ? _On vendait du sucre à l’Algérie, sous forme de pains, y’a quelques années. On faisait des pains de sucre, 200 tonnes jour. On emballait le sucre dans du papier kraft, style papier de poissonnier, à une certaine époque, gris, là, et on mettait une étiquette. Là, je tiens à dire y’avait deux cents Nord-Africains qui venaient principalement de Kabylie. Ils emballaient le sucre, on mettait une ficelle autour et on mettait ça dans des gros sacs de jute avec de la paille pour pas qu’ils se butent entre eux : ils faisaient 120 kilos, hè. Et un jour, bè, on a trouvé la solution : on mettait plus de ficelle autour, on mettait du scotch. C’était génial, c’était plus facile… Eh bien, on a eu un souci : ils dénonçaient le marché parce qu’on mettait plus la ficelle alors que la ficelle, ils l’utilisaient, là-bas. Je sais pas ce qu’ils en faisaient, des paillassons, des machins tressés, des couvertures, y’a de la paille, le sac en jute donc, tout servait. Bon, on est arrivés à négocier, on continuait à mettre le scotch mais dans tous les sacs, on mettait deux pelotes de ficelle. Mais ça, ç’a duré des années.
Malgré le parcours ? malgré… non, à refaire non. Parce que quand même Saint Louis, c’est une usine familiale : mon beau-père a fait quarante ans ici, son oncle avait travaillé. Mon épouse est rentrée en 68, elle a fait quarante ans. Puis des copains, une très bonne ambiance. La mentalité dans une usine, vous la trouvez pas ailleurs. Vous retrouvez pas la sécurité sociale, cette ambiance, la fraternité qu’y’a entre les gens, parce que je pense qu’ils souffrent, des trois-huit, de l’avant 68, sur le plan pécunier. Après, y’a eu des grèves en 82, ici, donc les gens… Si vous vous mettez là à 13 h 30, vous avez l’impression que tout le monde est cousin, on se parle tous. Non, je referais, à moins de me proposer un poste de directeur ou d’ingénieur, et encore. Si je gagne plus qu’ici, à la limite, mais sinon, je reste là.
Bè, on a été soutenus par les anciens. Les anciens avaient le savoir. Nous, on l’a peut-être mais les nouveaux qui arrivent ils l’ont déjà pas maintenant, ils pourront pas l’avoir après. Moi, j’avais un maître chaudronnier quand j’suis rentré dans les ateliers, il avait travaillé à la SPAT sur les bateaux, il savait forger. Bon, je disais maître parce que pour moi, c’est un maître. Ch’uis arrivé : " Qui tu es, toi ? _Ben je viens travailler avec vous, apprendre la chaudronnerie dans les ateliers parce qu’on a fermé le bureau d’études. Mais, j’aimerais bien que c’est moi qui travaille et vous, vous vous mettez avec la baguette à côté, vous tapez. _Pas de souci, on va faire comme ça. " C’était des équipes de deux, vous aviez un meneur et un apprenti. Mais pour moi c’était facile, je sortais de l’ébénisterie : coupe, colle. La chaudronnerie, c’est la ferraille, on coupe, on soude, donc tout ce qui est brisures, l’équerrage, puis j’avais un diplôme de dessinateur, je savais tracer. Donc le gars, pendant deux ans, il a mis les mains dans les poches et il tapait quand il fallait (rire). Et lui, il m’a donné le savoir de la chaudronnerie, parce que y’a beaucoup de marteau pour redresser les tôles qu’on travaille à la soudure. Il m’a donné le métier. Après, j’étais capable de faire des des ballons, des tuyauteries de 30 mètres, 50 mètres, de déplacer des appareils. Y’avait quand même la volonté derrière, hè, de vouloir travailler, de vouloir… On était déjà pas bien payés, donc on avait quand même la passion de faire du travail parce que on était bien rémunérés. Y’a tous ces éléments qui font que vous êtes encouragés à travailler. Dans l’industrie, à l’heure actuelle, si vous gagnez pas votre vie, si c’est dur, si vous êtes exploité, vous regardez dehors, vous êtes assisté, alors…
Propos recueillis par Anne Foti le le 24/10/07 ; rédaction : Odile Fourmillier.