



La Faites des Mots
Se donner le mot
Il y a ceux dont on ne pourrait se passer pour leur sonorité ou leur parfum, car ils évoquent tout un univers. Et il y a celui qui nous est particulièrement cher, " doux à l’oreille, que l’on a constamment sur le bout de la langue ou qui nous colle à la peau. " Celui qu’on a peut-être vu se balancer sur la feuille d’un arbre en papier, pour le plaisir de passants invités à partager l’émoi qu’il provoque en nous.
La Faites a été l’occasion d’une mise en garde contre la possible disparition de certains mots que l’on ne pourrait alors racheter qu’à l’aide de virgules dans une Vente aux enchères : des mots, retirés du vocabulaire par un gouvernement dans les années 2075, pour lesquels il nous aurait fallu être plus vigilants afin qu’ils demeurent dans la langue. Ainsi fut-il pour : " rêver ", " non ", "bleu ciel ", " suprême "…
Et puis , il y a ceux dont on aimerait se débarasser. On peut alors les amener à l’usine de recyclage où des ouvriers du Recyclo-mots réceptionnent et retraitent celui qui " énerve ", qui est " insupportable " ou " trop entendu "… À vous d’en fabriquer un autre, inconnu, défini sur une chaîne de retraitement, déclamé à sa naissance puis utilisé illico dans un texte collectif. Ainsi l’usine participe à la sauvegarde de l’environnement verbal. Il y a eu les mots trop entendus pour les enfants : les " non ", " range ", " stop ". Sont venus aussi s’échouer des mots insupportables aux adultes, qu’on aimerait dissoudre : " racisme ", " intolérance " …
Le public s’est pris au jeu, redécouvrant le plaisir authentique de l’écrit, libérant son imaginaire en jonglant avec le sens et les sonorités. La manifestation fut une sacrée bouffée d’air et d’ " L " comme Ludique, Lyrique, Léger. Et puis… un homme en chemise et cravate, a osé s’approcher de l’usine de recyclage. Il a lentement tracé " égoïsme ", puis m’a dit qu’il était S.D.F. et aimait écrire des poèmes, avant la rue. Mais il est reparti avec ses larmes qui montaient : " Je n’ai pas la force de m’amuser. " Ce mot-choc tracé fébrilement, j’aurais aimé le lui recycler mais son silence a été plus fort que tous les discours. Alors j’ai repensé à Gavroche : " Je ne suis pas notaire, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau…" et j’ai maudit la rue forcée, qui va jusqu’à voler les mots de ceux qui y vivent.
Cette belle idée que " les écrits, ceux des autres, les siens, permettent de se relever, de se reconstruire ", telle est la devise de C’est la faute à Voltaire. Le cap que s’est donné l’association et que cet anniversaire réaffirme est la rencontre entre tous les publics, pour qu’il n’existe pas d’exclus du langage parce que chacun a droit de cité dans le monde de l’écrit. Chacun, avec son univers, peut nous toucher de ses mots, à preuve ce que les ateliers d’écritures donnaient à entendre ce jour-là. Dans ce moment festif, de partage de vocabulaires que chacun pouvait façonner à son gré, C’est la faute à Voltaire a redit que solidarité n’est pas un vain mot.
Anne Foti, octobre 2007.



