



Sur la route
L’Aller-retour de Genina
Migrante algérienne
Je nais en Algérie en 68. C’est à cette occasion que mon père, établi à Marseille depuis approximativement une dizaine d’années, s’est décidé à regrouper sa famille. Je suis sa première fille, ce que je suppose être important pour un papa. Il veut m’avoir à ses côtés, du coup tout le monde en profite : mes deux grands frères, ma mère, et moi-même. Par la suite, deux autres frères naîtront sur le sol français. J’arrive donc ici en 69. J’y reste jusqu’à mes dix-huit ans, jusqu’au décès de mon frère. Son corps est rapatrié en Algérie et nous nous y rendons tous pour l’enterrement. C’est pendant le séjour là-bas, pendant les soi-disant "vacances" de juillet-août que j’apprends que pour ma mère et moi ce sera un aller sans retour.
Ici
Mes parents sont originaires de Kabylie, entre la Petite et la Grande Kabylie. Moi je suis née en Grande Kabilie, mais je n’y ai vécu que jusqu’à à l’âge d’un an. Ma mère qui vient pour la première fois en France ne parle pas français, absolument pas, pas un traître mot. À la maison elle s’exprime en kabyle. Mon père, lui, tient à nous parler en français, avec son français cassé. Avec ma mère [1], il mélange les deux, mais en aucun cas il ne parle kabyle totalement à moins que vraiment il ait un message urgent à passer. Ma mère apprend à nous comprendre et elle apprend aussi à parler français.
J’ai grandi dans un quartier résidentiel, la majorité de mes amies étaient françaises donc ma pensée était plus francisée qu’autre chose. J’avais tendance, pas à fuir mes compatriotes, mais bon, je n’en ai pas connues des masses et celles que j’ai pu connaître à l’époque ne me correspondaient pas.
Le doute planait déjà pratiquement depuis une année, déjà je pressentais ça. Plusieurs fois des cousines qui étaient restées coincées là-bas en Algérie, ont tenté de me le dire, puisqu’en fait tout le monde était au courant, sauf moi. Je discutais de temps en temps avec elles par téléphones, elles me disaient que l’hiver c’était pas mal quand tout était enneigé, que la vie avait son charme... Mais comme je m’en étais référée à mon père et qu’il m’avait rassurée en me disant qu’il n’en était pas question, je suis partie plus ou moins sereine. Il y avait un code entre nous quand on jurait, c’était... c’était juré, juré-craché. Et puis de toute façon, comme il s’agissait d’un enterrement, je ne me sentais pas de dire "Non", je m’étais plutôt dit que je trouverais une solution pour revenir si jamais c’était le cas.
Je venais juste de passer le bac littéraire, très axé sur les langues. Je venais d’échouer. Enfin, c’était juste au moment d’ailleurs où mon frère décédait. C’était pas les conditions optimum. J’aurais poursuivi mes études et mes parents n’auraient pas osé me garder en Algérie. Je suis plutôt dans l’idée que le meurtre de mon frère a été déguisé en suicide. Il avait versé dans la toxicomanie et on savait aussi qu’il avait fait une cure de désintoxication, donc qu’il était sorti du circuit. Après, à côté de ça, il y avait des histoires de malfrats. Il avait assisté à des choses auxquelles il n’aurait pas dû... Mon frère avait vingt-trois ans. Ce n’était vraiment pas ce qu’il fallait à l’époque pour panser mes plaies, non.
Koinai : À l’époque où justement ce frère déraille, y a-t-il un discours au sein de la famille sur la société française...
Ah oui, bien sûr, moi-même je mettais de l’huile sur le feu avec mes propos féministes : "Liberté, égalité... sex and rock and roll". Enfin, je n’allais pas jusqu’à là, même si je le pensais, mais c’était dans la teneur de mes propos, même si dans les actes je ne leur en montrais pas autant.
Là-bas : Ibekarène
En fait l’enterrement a eu lieu au mois de mai ; c’est juste un recueillement sur la tombe. Au mois de juillet. Mon père n’a obtenu qu’une semaine de congé, il vient une semaine et il repart bosser et il nous laisse là-bas. Donc il n’est plus là. J’envisage tout simplement de revenir et puis de retourner faire ma terminale et repasser mon bac. C’était vraiment conjoncturel.
Mes trois frères eux-mêmes, en fait, ont de la difficulté à récupérer leurs passeports confisqués par mon oncle et là déjà je me dis : "S’il y a problème pour mes frères alors, pour moi qu’est-ce que ça va être !" L’aîné majeur-vacciné _il a trente-deux ans_ est le premier à rentrer. Idem pour celui juste au-dessous de moi : il va voir mon oncle, discute avec lui, récupère son passeport tant bien que mal et repart. Le cadet, à quatorze ans, a un peu plus de mal à se défendre et il se fait même à l’idée de rester avec nous ! Je suis choquée au plus haut point de le voir travailler sur les routes avec les manoeuvres. Je me dis : "C’est pas possible, il a sa scolarité, pourquoi ? Il pourrait très bien récupérer ses papiers." Finalement j’apprends que c’est par solidarité avec ma mère et moi qu’il se fait à l’idée de rester. Donc j’en discute avec ma mère qui elle-même en discute avec lui et réussit à le convaincre de revenir malgré les conditions pas très roses que laisse présager la vie avec mon père.
Moi aussi je veux rentrer en France, alors je trouve le courage d’aller poser la question et clairement mon oncle me dit : "Il en est hors de question." S’en suivent toute une série de menaces. Ma mère, elle, me dit : "Écoute, on va faire comme on peut, si tout le monde décide qu’on doit rester ici, on peut rien faire, voyons !" Soumission, encore la soumission. C’est au-delà de la volonté du mari, c’est pas même la volonté de l’oncle. Je dirais qu’à l’époque ça s’est transformé en volonté tribale, c’est l’esprit de la communauté qui prime sur l’individu. Et d’après les rumeurs, d’après ce que je donnais à voir de moi, les propos que j’ai pu tenir pendant tout l’été sur la culture, les loisirs, la place des femmes... Les gens se sont forgés une pensée sur ma mère et moi, qui les a amenés à estimer qu’il était mieux que l’on reste là-bas. On n’était pas dans les normes. Et en fait, quand bien même mon père a envisagé parfois de nous punir, parce que c’était bien ça l’idée : "Nous punir", je ne pense pas que, seul, il serait passé à l’acte. C’est l’effet boule de neige de l’un à l’autre qui a décidé de nos vies. Les garçons avec le papa et les femmes de l’autre côté.
On se retrouve toutes les deux chez nous, dans notre maison traditionnelle au village de Ibekarene. Il est hors de question que j’aille travailler, on me demande d’apprendre à faire le couscous et à fermer ma gueule ! Faire le couscous ça me tente bien mais je m’y décide très tard, le soir, de façon à ce que personne ne sache que justement je m’y intéresse... Je ne suis pas fermée au point de refuser d’apprendre le couscous, mais pour moi, pas pour faire plaisir à quiconque. Et puis, il faut bien occuper son quotidien ! Mes journées, je les passe à lire des bouquins, ceux que j’ai ramenés avec moi ou que mon père m’envoie, et ceux de là-bas que des cousins et des cousines. Je dessine, j’écris de longues lettres aux amies que j’ai laissées à Marseille, je tergiverse ; le reste du temps je le consacre à observer les modes de vie, les schémas de pensée. Je n’ai aucune copine de mon âge : celles qui ont un tant soit peu d’instruction ont laissé le village pour la ville, et pour celles qui sont au village, à part dire bonjour et discutailler cinq minutes... Je ne me vois pas de points communs avec elles.
Ce qui me maintient en vie c’est l’espoir de revenir. Je peux me confier à mes deux amies, mais parler tous les jours à quoi ça rime, à rien. Quelle aide elles pourraient m’apporter ? _ Aucune à partir du moment où je suis tenue par le chantage affectif, les menaces qui pourraient être faites à ma mère si jamais je quittais le sol... des menaces de coups, de blessures... Je n’avais pas envisagé ça. Petit à petit, je me renferme sur moi-même ; ma devise c’est : "Je parais ce que je suis", pas d’hypocrisie, la franchise avant tout, la rébellion jusqu’au bout. Autant je trouvais charmant de porter la tenue traditionnelle kabyle, robe évidemment, autant quand j’avais envie de me mettre un jeans je le faisais quitte à me recevoir des crachats en plein visage ! J’ose même le petit haut à bretelles qui laisse voir les épaules ! Je tiens à mes petites tenues bien occidentales, mais je ne vais pas jusqu’au bout, enfin pas jusqu’à porter des mini-jupes. Mais bon, je finis par apprendre à me soustraire aux codes. Je rentre dans le moule.
Intégration _Je pensais assumer ma double identité mais je me suis rendue compte en vivant là-bas que finalement c’était juste une façade. C’était plus par rapport au fantasme de l’identité algérienne que l’identité elle-même. Finalement, qu’est-ce qu’on m’avait montré à voir de cette identité à part les traditions ? Pas grand chose. Il y a eu un choc culturel. Heureusement pour moi, une arme qui m’a été d’une grande utilité c’est la connaissance de la langue : pouvoir m’exprimer avec les autres et dans un premier temps, surtout comprendre les propos qu’on pouvait tenir à mon égard.
Dans un premier temps à force d’observer les gens et puis quand même un tant soit peu de vivre avec eux, de leur rendre des menus services avec ce besoin de me sentir utile : écrire un courrier à l’un, simple formule de politesse avec l’autre, croiser des gens en allant remplir des jerrycans d’eau à la fontaine... Forcément toute la communauté a changé d’avis sur moi, tout simplement. J’ai gagné le respect. L’image, la représentation qu’ils avaient de moi s’est totalement modifiée.
Alger_Les deux premières années, coincée au village, sont tristes. Ensuite je réussis à obtenir de mon père qu’il reprenne son autorité cédée à ses frères et à la communauté. Il me permet donc de reprendre mes études. Après c’est un casse-tête chinois avec l’arabisation, pour trouver quelque chose qui me corresponde et qui soit en langue française. Moi je parlais le kabyle de mes parents, la langue maternelle, mais il n’est pas reconnu comme langue nationale. Il a fallu que j’apprenne l’arabe par la suite.
Avec l’interruption, impossible de reprendre mes études là où je les avais arrêtées à savoir repasser un bac dans le lycée français, le seul d’ailleurs à Alger. Reste la formule à distance et je ne me sens pas suffisamment motivée. À force de recherches je finis par trouver ce à quoi j’aspirais depuis un bon bout de temps : le concours d’éducateur spécialisé. Je vais voir le directeur de l’institut, au culot, et j’obtiens une dérogation pour le passer en français. Un prof est détaché pour traduire toutes les questions, les disserts... Les cours étant dispensés en arabe. Je me suis retrouvée avec un autre étudiant d’origine mauritanienne, bilingue, mais qui préférait travailler en français. Je m’asseyais à côté de lui et il faisait la traduction instantanée des cours. Quand il n’était pas là j’étais désespérée, puisqu’après il fallait que je recherche les bouquins qui parlaient des cours que j’avais ratés.
Là je suis à Alger, dans la capitale, enfin ! Maman est restée dans la montagne, au domicile et moi je suis en internat pour deux ans. Je retrouve la ville avec tout ce que ça peut comporter de modernité. Je revis, je me fais des amies, je "m’algérianise" : j’apprends tant bien que mal l’arabe, puisque à ma grande surprise on ne parle pas kabyle à Alger. Je le savais mais c’était pas aussi net que ça, je pensais qu’il y aurait une grande majorité de kabyles, à la limite que tout le monde pourrait parler aussi bien kabyle qu’arabe... et puis non. J’acquiers certaines notions de l’arabe littéraire à force mais ça reste oral, dialectal.
En première année, je me débrouille tant bien que mal ; ma mère me donne ce qu’elle peut, ce qu’elle reçoit de France. Quand mon père commence à ne plus envoyer d’argent, ça devient dur. Et je découvre des amies fabuleuses, généreuses. La deuxième année heureusement, je touche comme tout le monde, une bourse. Ça me permet de boucler l’année. Là-bas les éducateurs spécialisés sont fonctionnaires d’état, à la fin des études je demande une mutation sur la même ville, pour rester dans la capitale, et voilà donc le problème financier réglé.
J’occupe mon poste pendant quatre ans, jusqu’en... 95. Je suis responsable des activités de loisir dans une auberge de jeunesse. Quand j’arrive, il y a un chargé d’accueil, un agent d’entretien, le directeur et puis c’est tout. Je travaille avec toutes sortes de public : des enfants des écoles dans le cadre de journées de plein-air, des enfants d’ailleurs pour un match, les jeunes en rupture sociale des cités populaires pour les grands raids du Sahara.
À vingt-trois ans, la première tâche confiée, c’est quand même un gros truc : l’accueil de femmes en détresse dont la plupart sont des prostituées. Et là, panique à bord, je me dis : " Dans quoi je m’embarque, elles vont me bouffer toute crue, je ne vais pas y arriver, je n’ai pas été formée pour..." J’étais très naïve et en même temps avec un optimisme et une ténacité qui m’ont permis justement de le faire. Je mets en place quelque chose qui n’existait pas à l’époque là-bas, des contrats d’accompagnement : "Je mets à votre disposition l’auberge pour que vous y soyez logées et je vais faire en sorte que vous creviez pas la dalle, en contrepartie vous vous faites quoi ?" J’apprends à mettre un cadre, des limites. Ça me vient en toute simplicité, une intuition formidable. Et j’apprends plus tard que c’est ce qu’on fait ici. Mais ici, on l’apprend, c’est répertorié alors que moi j’ai eu cet instinct de me dire : "C’est pas sain de les accueillir comme ça sans mettre de contrat en place, on fait quoi nous... et elles font quoi en contrepartie." J’anime la vie au quotidien, je gère les conflits entre ces dames, j’établis un planning des tâches parce que justement on leur demande d’en accomplir certaines moyennant l’hébergement et le couvert. J’ai tenté de formaliser ce contrat pour que ça serve de modèle par la suite mais j’ai dérangé, j’ai bousculé trop de choses donc je l’ai appliqué pour moi pendant six mois, après le Ministère de la Jeunesse et des Sports, qui finance l’auberge de jeunesse, nous a demandé de mettre un terme à ce type d’accueil.
Je travaille au milieu des hommes, pas de femmes, sachant que je colporte avec moi quand même l’étiquette de l’ex-immigrée, ça veut dire beaucoup de choses... Déjà il est clair que le directeur a accepté ma mutation dans son établissement parce qu’il avait des vues sur moi. Je finis par savoir qu’en même temps qu’il lorgne mes gambettes, il est assez proche du F.I.S. D’ailleurs je vois sa barbe pousser, et puis il remporte carrément un siège aux élections communales... Multifonctions le directeur : éducateur spécialisé en charge de l’insertion des personnes mais aussi frère qui ne prône pas forcément les valeurs pour lesquelles moi je me bats.
Algéroise_Après deux ans à Alger, ma façon de prononcer le français fait que je peux passer pour une algéroise qui se la joue francophone, mais surtout pas une traître. En fait à partir du moment où j’ai appris à parler arabe sans révéler mon passé en France, c’est bon, je peux me permettre d’être ; d’être, de dire... tout en continuant à utiliser le français, puisque je ne suis pas devenue une experte pour autant en langue arabe. Le reste est non verbal : la façon de se déplacer, de se mouvoir, de regarder les autres, des attitudes imperceptibles, qui pourtant transparaissent et font dire "Non, elle n’est pas d’ici." La voix aussi traduit l’origine, elle porte moins là-bas, et aussi quelque chose de l’ordre de la tonalité... On a plus tendance à me penser algéroise lorsqu’il m’arrive de m’exprimer en arabe ici qu’à me prendre pour une kabyle ; de toutes façons je parle rarement le kabyle.
Je suis en Algérie depuis presque dix ans. Je me fais mes repères, j’accepte toutes les attitudes à avoir, celles à ne pas avoir, pour passer. Je suis autonome financièrement. Certaines personnes de mon village sont venues m’espionner pour voir si j’étais bien en poste, un poste de responsabilité en plus ; je deviens très respectable. Je peux envisager à nouveau de revenir m’installer en France. Je ne dois plus rien à personne, je fais de ma vie ce que je veux. Et puis, et puis je croise l’amour et finalement je me dis pourquoi pas rester là ?
En m’installant sur Alger j’ai eu mes relations, mes aventures mais là c’est autre chose, là je me sens de m’établir, finalement pourquoi pas ? Début quatre-vingt-treize, je fais le deuil du retour en France. Je me dis qu’il reste la possibilité de venir en vacances comme tout plein de monde, pour voir mes amis, puis comme la vie que je peux espérer avoir là-bas finalement me déplaît pas tant que ça, je suis quand même fonctionnaire, alors forcément à chaque inspection, j’évolue... Rien ne s’oppose.
Jusqu’à ce que les conditions de travail deviennent insurmontables avec d’une part l’extrémisme religieux incarné par exemple par la personne de mon directeur et beaucoup de gens du quartier, et de l’autre par les menaces de l’ordre du pouvoir. Je suis la seule femme sur l’auberge, en plus je loge sur place et je me coltine régulièrement des commandants empégués qui exigent de rentrer dans l’établissement après le couvre-feu évidemment, donc qui ne respectent pas la règle ; je me retrouve souvent avec des menaces, des revolvers sur la tempe. La peur fait partie intégrante de ma vie, vu les conditions au quotidien, avec le terrorisme, les attentats. Ces événements avaient commencé dès 88-89, avant ma formation, j’ai baigné là-dedans donc je ne m’en suis pas vraiment rendu compte, ça faisait partie du quotidien, je n’en étais même plus consciente, de cette peur au ventre qui...
Ici
Non seulement j’ai des vacances mais j’ai de belles vacances, dix jours en hiver, dix jours au printemps, cinquante jours en été... Je rentre en 92, justement peu de temps après être tombée amoureuse. Donc je viens là, je passe un mois chez mon père dans des conditions pas possibles. Autant je suis enchantée de retrouver mes amies, la vie à Marseille, de pouvoir mettre des petites jupes, de fumer dans la rue, autant je me rends compte que mon père n’a pas changé, qu’il est toujours aussi alcoolo, qu’il est toujours infernal à vivre et que finalement je les plains plus qu’autre chose mes frères qui sont restés toutes ces années avec lui.
En fait celui qui subvient à nos besoins, le cadet, m’en veut terriblement. Il est très ambivalent dans ses sentiments, j’apprends par la suite qu’autant il a une admiration folle pour moi, autant il est décontenancé par tous les propos que j’ai pu tenir et il me rend coupable de tous les maux ; je me rends compte que dans l’histoire je ne suis pas la seule à en avoir souffert. Lui a cessé ses études justement pour travailler le plus rapidement possible pour subvenir à nos besoins à ma mère et moi. Alors sans doute que c’était aussi pour lui, mais bon quand même ça m’a fait un petit pincement au coeur.
J’écrivais à mes frères mais pas comme j’aurais pu écrire à des amis. C’était très très sec, surtout jamais d’affect... La froideur voyons !
Là-bas
Je repars mais quand même avec cette idée de tout planifier pour un éventuel retour. C’est pas encore la conviction de m’installer en Algérie. Et puis je me rends compte que ce n’est pas rien que d’envisager de revenir sans savoir quel sera mon statut. Ça s’annonce mal, la conjoncture fait que l’octroi d’un titre de séjour peut s’avérer très difficile. Je n’ai qu’un visa de court séjour-touriste. J’ai perdu le droit d’acquérir la nationalité française le jour où je ne suis pas revenue après les vacances. J’aurais pourtant eu l’occasion d’en bénéficier à l’âge de seize ans ; j’avais ramené la paperasse à la maison et tout, puis, bête, j’ai été demander son avis à mon père qui, évidemment, a ouvert grands ses yeux et m’a fait déchirer le dossier. La petite fille à son père n’a pas voulu aller contre sa volonté. Finalement c’est trop casse-gueule, ça voudrait dire retourner au point zéro, devoir encore me battre pour me faire ma place, si ça se trouve ne pas obtenir de titre de séjour du tout et rester comme une clandestine, non, non non. Donc je me refais à l’idée et puis il s’avère que mon fiancé est promu dans son boulot et a l’opportunité de migrer au Canada.
On convient que finalement avec le poste qu’il va occuper ça ne serait pas catastrophique que je ne travaille pas directement, que je n’obtienne pas de suite un titre de séjour et qu’en se mariant ça pourrait être l’occasion de l’obtenir, mais là sur le territoire canadien et non pas français. Puis je me fais à l’idée même si je n’avais pas envisagé auparavant de m’installer au Canada, dans le froid.
En quatre-vingt-quinze je cesse de travailler, lui trouve que c’est beaucoup trop risqué, qu’il en va de ma vie ; ma mère elle-même n’en peut plus de se tenir le ventre tous les jours à se demander si je vais y passer, entre les attentats visant tout le monde et personne en particulier et les menaces que je reçois personnellement... Je retourne au bercail, cette fois j’ai la liberté d’aller et venir comme bon me semble, donc je continue une année une activité bénévole dans une association de tourisme éducatif. Sans nécessiter une présence permanente, cette activité me permet de retourner régulièrement sur Alger prendre une bouffée d’oxygène, voir des amis, discuter tout simplement, parce que je ne m’exprime pas en Kabylie, j’ai personne.
Je ne suis pas encore mariée officiellement quand lui, par le biais de son job, obtient un visa. Moi il faut quand même que je passe d’abord par chez les parents en attendant les démarches du mariage, ce n’est pas envisageable que je parte d’Algérie directement au Canada, c’est aller contre... Non non, forcément ça devait passer par le mariage. C’est plus de l’ordre du pseudo respect au papa : "Le monsieur qui vient demander la main de sa fifille". Pour clarifier les choses, il vient en France faire sa demande officielle, mais moi je ne suis pas là. Il passe quelques jours, il fait la connaissance de mes frères, et fin quatre-vingt-seize il part au Canada. Et moi je reste. J’ai la poisse : demandes sur demandes de visa qui n’aboutissent pas... Quatre-vingt-dix-huit, au bout de trois mois sans courrier l’évidence s’impose, j’envoie la lettre nécessaire pour avoir une réponse claire et nette et je la reçois. La terre s’est écroulée sous mes pieds, trahie une fois de plus, mais bon. Au bout d’un an sans se voir, notre relation est arrivée à son terme. Je me réoriente vers la France, jusqu’à ce qu’enfin, en 99, j’obtienne un visa et que j’arrive à Marseille.
Ici Marseille
Après des années de démarches administratives, j’obtiens une suite favorable. Pas une semaine avant que j’ai tout bouclé... j’étais prête. J’atterris chez mon petit frère. Celui qui avait tant d’admiration et de haine. On est en mars 99, le premier. L’accent marseillais est revenu une fois même que j’ai mis le pied à l’aéroport. Il était juste mis de côté, dans un tiroir. Quand j’arrive là j’ai quand même un petit pécule, ce que j’ai pu mettre de côté quand je bossais puis ce que pouvait m’envoyer mon petit frère à l’époque en francs, c’est quand même pas pareil les dinars et les francs, le dinar est très dévalué, faut des années et des années de salaire pour en arriver à un mois de salaire en francs. Donc, j’ai suffisamment d’argent pour assumer pendant un peu plus de six mois. L’été arrive, je fais les vendanges, je vois des cerises de partout même la nuit quand je dors ; je trouve ça terrible, puis septembre... Catastrophe, mon frère se voit contraint vu que ça pose des problèmes dans à sa vie de couple, de me demander de quitter son toit.
Chez l’amie_Je me retrouve chez une amie d’origine maghrébine, française, puis je découvre ce dont j’ai entendu parler à savoir le quasi esclavage. T’es sans papiers, t’as pas de fric, tu as beau être une copine d’enfance, elle t’exploite. Sans même s’en rendre compte. Je pose pourtant bien le truc au départ en lui demandant ce qu’elle attend de ma part moyennant l’hébergement et le gîte. Elle me dit :" Absolument rien, quand même, tu es une amie d’enfance, tu m’as toujours rendu service et tu le fais encore bien souvent actuellement, non non, de temps en temps éventuellement garder mon fils, c’est tout." Ok, ok. Et puis, non pas ok : garder l’enfant, l’amener à l’école, le ramener, faire le ménage, tout ça c’était des attentes pas exprimées mais qui étaient là et bien là. Et en même temps je m’attendais à ce qu’elle soit au moins consciente de ce qu’elle me proposait et de toutes les attentes qu’elle pouvait avoir vis à vis de moi, les exprimer tout simplement, qu’elle soit claire. Mais, non, ça a pas été le cas donc au bout d’un moment forcément pour peu que ce jour-là j’ai mal au ventre et que j’ai pas fait la poussière et le sol à fond, grosse crise.
Donc je me suis dit bon entre le chantage affectif que je pourrais avoir chez mon père et qu’il pourrait me dicter ma manière de penser, de m’habiller, d’être... mon frère donc qui en a plus la possibilité et la copine...
L’analyse_Hou la la ! Qu’est-ce que moi-même je déclenche chez ces personnes pour qu’elles se conduisent de la sorte chez moi ? Donc, dans un premier temps solution : le foyer d’hébergement, et puis grosse remise en question, j’ai entamé une psychothérapie suivie d’une psychanalyse, j’ai tenu à mettre à plat tout ce qui était de l’ordre des peurs que je pouvais avoir en moi-même, de tous les schémas que je pouvais reproduire sans m’en rendre compte, où je pouvais m’emmêler les pinceaux entre ce que j’étais et ce que j’avais.
La dépression, le changement et puis toutes les peurs qui avaient fait partie de mon quotidien et que j’avais pas perçues comme telles, que je décantais au fur et à mesure que je prenais conscience de ce que ça pouvait impliquer de faire une psychanalyse. Entre autres, la peur de déplaire, surtout sans les exprimer réellement, la peur des reproductions de schémas familiaux dont j’avais pris conscience. C’était moi qui allais chercher tout ce qui pouvait me déranger pour le dépasser avec cette psychanalyse donc que mes frères soient là ou pas, ils étaient là quand même. Mais les apparences je les ai toujours maintenues.
La vie active_Je ne suis pas encore en recherche d’emploi, vu que je n’avais pas encore obtenu mon titre de séjour. Y’avait ça aussi. C’est perdre quelque part son identité, ne pas être reconnu par un misérable papier mais, un papier qui a tout son poids. J’étais condamnée à l’attente, si ça pouvait m’aller, aller travailler au noir.
Mon métier me manquait et en même temps j’en doutais, je me demandais sur quoi reposaient mes motivations, je mettais tout en doute, tout ce que j’avais pu construire professionnellement. Je me disais "Est-ce que c’était vraiment sur des motivations humanistes, ou alors est-ce que c’était pas plutôt pour me complaire dans l’idée que j’étais une bonne personne ?". Enfin je savais plus où était ma personne et je ne savais pas si y’avait pas un décalage entre ce que j’étais et ce que je croyais être. Surtout le fait de découvrir qu’en ayant construit ma personnalité sur des blessures forcément c’était négatif. Qu’il fallait que je déconstruise tout ça pour repartir sur une base saine.
Comment redémarre la Chine ? _ par la petite porte : dépréciation, dévalorisation, remise en cause de ma personnalité et de mes compétences professionnelles. Je me sentais pas en capacité d’aller proposer ma candidature en tant qu’éducatrice spécialisée, d’autant plus que j’avais ce complexe de ne pas avoir un diplôme d’état français. Parce que justement c’est souvent ce qui m’a été donné comme argument par des éducateurs spécialisés eux-mêmes, des travailleurs sociaux en général : "Vous n’avez pas un diplôme français donc vous ne trouverez pas de travail". Comment je passe par-dessus : je me dis que c’est pas le plus important, le travail, et qu’il faut juste que je trouve quelque chose qui me plaise suffisamment pour que je le fasse, que j’ai envie de me lever le matin, juste pour subvenir à mes besoins, et que le plus important quand même c’est de me reconstruire... véritablement. Donc je trouve une formation d’acteur de quartier, qui me permet d’aller faire des stages dans un centre social, pour assumer un poste en fait d’animatrice dans un centre aéré.
Je suis toujours en foyer, je n’ai pas de revenu encore, tout juste deux mille francs de CNASEA. C’est seulement au bout de six mois qu’en mettant chichement un sou de côté à chaque fois que c’est possible, j’arrive à prendre un appart dans le treizième. À partir de ce moment mes conditions de vie au centre social changent. On reconnaIt mes compétences, on me propose un poste, je change un peu de statut. Je ne redeviens pas éducatrice, mais on se rend bien compte que j’ai des compétences d’éducatrice, et on m’emploie en tant qu’animatrice sur le centre aéré. Evidemment, je suis tellement désespérée que je ne suis pas en mesure de demander un poste à la hauteur de mes compétences mais bon, ça me suffit à l’époque.
Surtout qu’à l’époque très dépendante du regard de l’homme, du désir de l’homme donc, je me débrouille toujours pour en avoir un à mes côtés qui me donne l’affection dont j’ai besoin, qui partage mes loisirs. D’ailleurs quand je suis en foyer, j’ai pas un franc dans la poche mais j’ai quand même un copain qui est instit et qui m’emmène voir danser Pietragalla à l’Opéra, enfin le truc paradoxal.
Comme je suis installée dans le centre social j’ai pris ma place, j’ai occupé toujours le même titre, animatrice enfance famille. J’ai été médiatrice de 2000 à janvier 2005, quand même cinq ans. Mais on m’a confié des responsabilités, et c’est depuis seulement l’année dernière quand mes contrats successifs sont arrivés à leur fin que j’ai repris les études.
J’ai jonglé pendant une année à vouloir suivre des cours à l’IMF pour faire valider une "mise à niveau de mon diplôme." Comme parallèlement à ça on me demandait d’exécuter toujours la même charge de travail je n’ai pas validé mon année. Ça m’a été très bénéfique personnellement mais, au niveau de la reconnaissance administrative ça en est resté au même point.
Le CDI c’était envisageable mais quand y’a eu la restructuration, j’ai perdu tout espoir. La restructuration s’est produite en 2003 et je suis restée avec la nouvelle structure qui s’est montée, je suis arrivée au terme des contrats emploi consolidé qui pouvaient m’être offerts. J’ai été stagiaire dans un premier temps, huit mois. Quand je me suis décidée à leur dire que je ne reviendrais plus, ils se sont décidés à me proposer un CES. Premier CES, deuxième CES et puis CEC. Un an. Contrat Emploi Consolidé. Et puis pendant toute cette période donc évidemment le leurre du CDI qui va arriver ; un coup on me l’a proposé sur une permanence accueil étrangers, un coup on me l’a proposé sur...
En mai 2005, dans la fin du deuxième CES j’ai entamé la formation de technicienne en médiation. C’était pas même une validation, c’était juste la connaissance des institutions françaises. Pour la validation, il aurait fallu que je refasse encore une année en fait, qui regroupe deux années, puisque le diplôme d’état s’obtient en trois ans. En fait ils me faisaient cadeau d’une année, condensée en deux.
Retour à l’école. Mais dans des conditions dignes de ce nom. Financée par les ASSEDIC. Ça y est. J’ai bossé, je peux bénéficier des ASSEDIC. J’ai suivi une formation dans le cadre de l’ARE, Allocation Reclassement Emploi. Pendant huit mois. Huit mois intenses. J’ai rédigé trois mini-mémos de stages dans diverses entreprises. Trois modules donc théoriquement trois entreprises. J’ai obtenu le diplôme de TMS. Technicienne en médiation service. J’ai pas le niveau trois, que j’aurais pu avoir avec éduc spé, mais bon. J’ai le niveau quatre. Je ne serai plus animatrice.
99 % des personnes travaillent pour vivre, c’est aussi mon cas. Mon domaine c’est l’accompagnement des personnes dans leur problématique en lien avec la santé, le logement, l’emploi. Je veux mettre en pratique tout ce que je sais faire, tout ce que je sais être, continuer à partager les valeurs qui sont les miennes.
Retour aux sources
Je suis retournée en Algérie pour l’enterrement de mon père. Rapidement donc, et pas vraiment en conditions pour apprécier, c’était plutôt étrange : maison sens dessus-dessous pour héberger tout le monde et la mort dans le salon. Un pincement au coeur de ne pas pouvoir profiter des personnes que j’aime, apprécier un gâteau et un thé au coin du feu...
Propos recueillis le 01/02/06 par Patricia Rouillard ; image d’archives.









